Sonnez en cas d'absence

Thierry de Baillon 's bilingual thoughts about the crossing between social media, collaborative organizations and human behaviors in the workplace.

Jan

23

Lost in Territories – Why Consulting Needs to Be Reinvented

Version française ici.

Since the dawn of mankind, human beings have structured their social identity from their affiliation to one or more territories. This belonging, whether geographic, social or symbolic, has allowed the birth and growth of collective structures with tangible, concrete boundaries, which turned into more and more complex systems (cities, companies,… ) which in turn developed their own identity (internally) and structured themselves through exchanges and markets (externally).

During the course of the XXth century, these systems have ossified, their boundaries have stratified themselves, up to sometimes giving up their essence for race for survival. At the same time, digital technology has facilitated the creation of new, virtual territories, whose boundaries continuously evolve, boundaries between private and professional life, between trusted and distrusted circles.

Loss of identity

Today, interpenetration of virtual and real, superposition of the territories there defined, have rendered identification with one -or several- territories nearly impossible. Customers are now active stakeholders of the companies they rent services from. Our relationships with the city we inhabit are becoming more and more abstract, cutting ourselves off from geographical, or even political, considerations. The sense of belonging to an enterprise, to share values, is vanishing. The systems of exchanges, symbolic or commercial, which had built the links between territories, are more and more dematerialized and spread into pieces as our territories no longer define us.

An increasing tendency toward more control and more planning has shown up inside these territories, whether organizations or urban entities, leading to less and less convincing results. Beyond the structural dysfunction of management models inherited from the urban and industrial revolution of the XIXth century, our inability to enjoy again a sustainable growth finds its roots in the vain attempts to manage these territories as closed systems. The more complex they become, the more resources are needed to try to hold entropy back (risk and security management, requirements management, process-based operations, urban planning,…), and the less effective and efficient they appear.

We behave as if organizations were closed exoskeletons and focus instead on the markets which link them together, granting them a life of their own (of the total of economic exchanges taking place nowadays, more than 96% are financial, and do not involve any product or service).

Maps and territories

For organizations as well as for urban entities, this loss of identity goes on pair with dilution of value. Their development, even their survival, is facing new challenges. Strategies of rules’ optimization become more and more irrelevant as we no longer master the boundaries of these territories, and we need instead to try to understand the logic of their inner dynamics. Our primary concern, when dams cannot contain the flow anymore, should be first to learn swimming.

How can we create value when value doesn’t have the same meaning for all stakeholders (customers, shareholders, managers, workers, or citizens, as social responsibility weights more and more in our minds)? How can we grasp the influence the territories we belong to, as customers, as citizens, are workers, exerts on us? The one they exert on each other?

Many of the frameworks and methodologies we are using to help organizations are now obsolete, as complexity trumps any attempt to globally understand them, as well as to address unique situations with out-of-the-box solutions. We need instead to favor experimentation, patterns matching, scenario testing, and resilient thinking, in order to get a grasp of the dynamics involved in the ever changing interactions inside and between the territories we belong to. In other words, we need maps.

Of course, the map isn’t the territory, as Alfred Korzybski said. But maps potentially replicate the territory’s structure, which allows us to re-appropriate its dimensions, symbolic as well as operational. Successive iterations will unfold the flows of exchanges at work at different scales in a fractal way, allowing us to keep a holistic vision of a territory while guiding all stakeholders on the road to follow. Value networks analysis, customer journey mapping, service blueprint, are some of the tools at our disposal to explore and help understanding the terra incognita that our organizations, our customers, and our cities have become. To paraphrase Paula Thornton, we don’t need to drive adoption, we need to help people understand how things are designed. We don’t need to manage change, as it is happening anywhere, at anytime; we need to guide them in embracing it. Consulting must now to step in a brand new territory.

Jan

23

Egarés dans les territoires – Pourquoi le conseil est à réinventer

English version here.

Depuis l’aube de l’humanité, l’individu a structuré son identité sociale à travers son appartenance à un ou plusieurs territoires. Cette inscription, géographique, sociale ou symbolique, a permis la genèse et la construction de collectifs aux frontières concrètes, qui se sont transformés en systèmes de plus en plus complexes (villes, entreprises, …) qui ont à leur tour développé leur propre identité (en interne) et se sont structuré à travers échanges et marchés (en externe).

Le XXème siècle a vu ces systèmes s’ossifier, leurs frontières se stratifier, jusqu’à parfois substituer l’optimisation de leur subsistance à leur propre raison d’être. En même temps, les technologies numériques ont facilité la création de nouveaux territoires, virtuels, dont les frontières se transforment continuellement, frontière entre vie privée et vie professionnelle, entre cercles de confiance et de défiance.

Perte d’identité

Aujourd’hui, l’interpénétration du réel et du virtuel, la superposition des territoires qui y sont définis, ont rendu l’identification à un –ou plusieurs- territoires quasiment impossible. Le client est devenu un acteur à part entière de l’entreprise dont il loue les services. Notre rapport à la cité s’abstrait de considérations géographiques, voire politiques. Le sentiment d’appartenance à une entreprise, d’adhésion à des valeurs, se délite. Les systèmes d’échanges, marchands ou symboliques, qui avaient construit les liens entre les divers territoires, se sont de plus en plus dématérialisés et fractionnés, et nos territoires ne nous définissent plus.

A l’intérieur même de ces territoires, qu’il s’agisse d’entreprises ou d’entités urbaines, s’effectue une accentuation de la volonté de contrôler, de planifier, avec des résultats de plus en plus tenus et de moins en moins convainquants. Au-delà des dysfonctionnements de modèles de gestion hérités de la révolution industrielle et urbaine du XIXème siècle, notre impuissance à retrouver une croissance soutenable s’explique par la volonté vaine de gérer ces territoires en tant que systèmes clos. Plus la complexité s’y accroît, plus l’entropie s’installe, et plus les moyens mis en oeuvre pour tenter de maîtriser cette entropie (gestion des risques et de la sécurité, gestion des exigences, management par processus, planification urbaine,… ) croissent en s’avérant de plus en plus dérisoires.

Nous nous comportons comme si les organisations étaient des exo-squelettes clos, et accordons l’essentiel de notre attention aux marchés qui les lient entre elles, leur accordant une vie propre (plus de 96% des échanges économiques ayant lieu de nos jours sont exclusivement financiers, et n’impliquent aucun produit ou service).

Cartes et territoires

Pour les entreprises et les entités urbaines, perte d’identité et dilution de la valeur vont de pair. Leur développement, voire leur survie, fait face à de nouveaux challenges. Les stratégies actuelles d’optimisation des règles sont de moins en moins pertinentes, alors que nous ne maîtrisons plus les frontières de ces territoires; nous devons au contraire chercher à comprendre la logique interne qui les sous-tend. Lorsque les barrages ne sont plus étanches, la première chose à faire devrait être d’apprendre à nager.

Comment créer de la valeur lorsque celle-ci ne prend plus la même signification pour les parties en présence (clients, actionnaires, managers, employés, ou citoyens, alors que la responsabilité sociétale prend de plus en plus d’importance dans nos esprits) ? Comment appréhender l’influence qu’exercent sur nous les territoires auxquels nous appartenons, que ce soit en tant que client, citoyen ou employé d’une entreprise, et celle qu’ils exercent entre eux ?

La plupart des approches et des méthodologies utilisées jusqu’à présent pour aider les organisations sont aujourd’hui caduques. En effet, la complexité rend vaine toute tentative de compréhension globale, ou de résolution de situation unique avec des solutions prêtes à l’emploi. Pour comprendre la dynamique changeante des interactions qui se nouent à l’intérieur et entre les territoires auxquels nous appartenons, nous devons favoriser l’expérimentation, la reconnaissance de motifs spécifiques, tester sans relâche les scénarios possibles, cultiver la résilience. En d’autres termes, nous devons dresser des cartes.

Bien sûr, la carte n’est pas le territoire, ainsi que l’a dit Alfred Korzybski. Mais les cartes ont le pouvoir de reproduire la structure du territoire, nous permettant de nous ré-approprier ses dimensions, tant symboliques qu’opérationnelles. Par itérations successives, elles mettent en lumière de manière fractale les flux d’échanges en action à différentes échelles, nous permettant de conserver une vue holiste du territoire tout en guidant les divers acteurs sur la marche à suivre. L’analyse des réseaux de valeur (VNA), le mapping des parcours client, le blueprint de service, sont quelques uns des outils à notre disposition pour explorer et aider à comprendre les Terrae Incognitae que nos organisations, nos clients et nos villes sont devenues. Pour paraphraser Paula Thornton, nous ne devons pas faciliter l’adoption, nous devons aider à comprendre le design des organisations. Nous ne devons pas conduire le changement, celui-ci survient partout, tout le temps, nous devons aider à s’y mouvoir. Le conseil aux entreprises lui-même doit aujourd’hui s’aventurer sur un tout nouveau territoire.

Dec

1

Launching the ‘Future of Collaborative Enterprise’ Project

Version française ici.

Organizations are facing today the most challenging conditions of their history. Turbulent times in economy, geopolitical threats, environmental and societal issues, are setting the stage for what might be the biggest changes since the industrial revolution in the early XIXth century.

At the same time, the rabid evolution of technology allows everyone to connect to everyone and to share information and knowledge with no other limit than the speed of light, creating a full spectrum of new opportunities (as well as, let’s face it, threats) for businesses.

State of the art

But the collaborative enterprise, as an organizational model as well as an operational framework, is still in its infancy. Many of the tools we will use in ten years from now and that will shape our behaviors, in the workplace as well as in our personal life, still do not exist. In this context, trends & buzzwords are over saturating the infosphere. It is often hard to know which trend is authentic, has a potential for business and if it is actionable or not.

It might be time to ask ourselves whether all the noise about Enterprise 2.0, collaboration, social business and so forth were true business opportunities for a company leveraging the different aspects of heralded approaches, or if they were an empty shell resulting from the literature published by the prolific minds of so-called gurus and agile marketers (consulting firms and platform vendors are becoming incredibly clever into packaging their offer) looking for new markets on which to sell both software and methodologies. In other words: Is the collaborative enterprise real or just a concept to justify massive investments in various business fields & applications?

The project

To try better envisioning what will come next, and to better understand the challenges and opportunities rose by the disruptive changes involved today, Frédéric Gilbert and myself are launching the Future of the Collaborative Enterprise project, task which kept me away from blogging for some time.

While surveys and white papers usually depict the state of the art in a domain, what we want to do is sketching possible (probable?) scenarios about what the future of work will look like. What could it look like? How can a company embrace the potential of collaboration? And what are the different challenges that we are facing to make it effective on large scale? Can it work for everyone and how?  Asking these questions we think will allow acting, anticipating & using the potentials of collaborative initiatives.

To get actionable clues, we are interviewing experts and thought leaders from many disciplines around the world, asking them to react on a set of ten questions framing the main aspects of collaboration: organizational structure, change, technology, and information While many more are on the go, you can see who we already interviewed on the project’s website.

Get involved and help us make it happen

Next step is, through design thinking and future thinking methods, to extract patterns and build plausible future scenarios from the gathered material, and then to further challenge thought leaders on societal, cultural and organizational topics in their knowledge and foresight.

Frederic and I, think that it takes more than words & methods to make things happen, and we emphasize on the importance of people and of the authentic will required to make the workplace a better place to be in order to bring this positive energy to our homes.

Harnessing the collective intelligence is an intrinsic part of the Future of Collaborative Enterprise project. All interviews will be published on the project’s Youtube channel and website as they are conducted and transcript, and all material will be published under a Creative Commons license.  We have published the very same set of questions we asked all interviewees onto Quora, and will watch this space for the most insightful answers. You can add your vision there, or send short videos of your answers through the Future of Collaborative Enterprise website’s contact page.

We have also created a Facebook page dedicated to the project, to help you follow its developments, additions and conversations. The more material we will get, the more we will be able to set up the grounds for a truly collaborative enterprise, and to build up an actionable framework to help businesses which want to undergo the path to more value co-creation.

Whether you are consultant, software vendor, business leader, academic researcher or simply want to add your voice to our project, we’re looking forward to understanding the Future of Collaborative Enterprise with you!

Dec

1

Lancement du projet “Future of the Collaborative Enterprise”

English version here.

Les organisations et entreprises font  face aujourd’hui à des enjeux sans précèdent. Dans une période de turbulences et d’incertitudes économiques, environnementales, politiques et sociétales se dessinent des changements plus radicaux que ceux du début de l’ère industrielle.

Au même instant, l’expansion fulgurante des technologies offre l’opportunité à chacune et chacun de partager l’information et le savoir sans limite, sinon celle de la lumière, ouvrant un champ des possibles qui reste à explorer pour les entreprises.

Etat de l’art

Toutefois l’entreprise collaborative, en tant qu’organisation ou approche opérationnelle, n’en est qu’à ses balbutiements. De nombreux outils que nous utiliserons et qui modifierons nos comportements dans les 10 prochaines années restent encore à inventer et prototyper. Dans un tel contexte, difficile de trouver du sens dans une infosphère saturée par les tendances et mots à la mode. Difficile pour les entreprises de s’engager sur telle ou telle tendance et de savoir qu’elle en est la valeur réelle.

Il est peut-être temps de s’interroger quant au au bruit qui entoure la collaboration, la participation, l’Entreprise 2.0, le Social Business, et consorts, et savoir si ce bruit est justifiée, et si il propose de réelles opportunités pour l’entreprise ? ou alors s’agit-il d’une coquille vide habilement dépeinte par des soi-disant gurus ou marketers agiles en quête de nouveaux marchés sur lesquels vendre leurs solutions ou méthodologies. En d’autres termes : l’entreprise collaborative est-elle une réalité ou juste une dérive d’un petit nombre qui veulent amortir leurs investissements massifs dans des applications et services qui cherchent encore leurs usages ?

Le projet

C’est cette volonté de se projeter et comprendre de quoi l’avenir peut être fait, ainsi que l’envie d’identifier les opportunités et enjeux soulevés par cette rupture, qui nous a poussé Frédéric Gilbert et moi-même à lancer le projet du Futur de l’Entreprise Collaborative.

Alors que les sondages et livres blancs traitent du maintenant, nous avons voulu imaginer, décrire des scenarios possibles (probables ?) sur le futur dans l’espace de travail. A quoi cela pourrait ressembler ? Comment les entreprises peuvent-elles tirer profit du potentiel de la collaboration ? Quels sont les verrous qu’il convient de déverrouiller pour rendre ces pratiques efficientes dans tout contexte et environnement ? Est-ce que ça peut s’appliquer pour tous et comment ? Se poser ces questions doit permettre d’agir, d’anticiper et saisir le potentiel des modèles collaboratifs.

Afin d’obtenir des données et indices utilisables, nous avons interviewé (et continuons à le faire) des experts et leaders d’opinion à travers le monde. Ils ont accepté de répondre à 10 questions traitant des grands domaines de la collaboration : la structure organisationnelle, le changement, la technologie, et l’information. Sur le site www.thefutureofcollaboration.com vous trouverez dans «thinkers » celles et ceux que nous avons déjà interviewé.

Participez et créez l’opportunité

Par l’utilisation du Design Thinking et du Future Thinking, la prochaine étape visera à identifier des schémas et modèles permettant de construire des scénarios plausibles. Avec ces scenarios, nous proposerons nos interviewés à réagir et pousser leur réflexion au-delà.

Frédéric et moi-même, pensons qu’il faut plus que des paroles ou des méthodes pour que les histoires prennent vie. Nous insistons sur l’importance des personnes dans l’entreprise, ainsi que sur l’indispensable et authentique volonté qui permettra la réalisation de ces modèles.

Libérer la créativité et l’intelligence collective est un souhait affirmé et assumé du projet. Toutes les interviews sont publiées sur la chaine YouTube et sur le site internet avec la transcription. Tous les contenus sont sous licence Creative Commons. Nous allons publier les différentes questions qui ont été posées sur les pages Google  +Facebook et sur Quora. Votre vision et point de vue comptent ! vous pouvez contribuer en commentant les interviews sur Youtube ou sur le site ou pourquoi pas en publiant votre propre vidéo.

Que vous soyez consultant, éditeur de logiciel, chef d’entreprise, chercheur, universitaire ou si vous souhaitez apporter votre contribution par passion, bienvenue dans le futur de l’entreprise collaborative.

Sep

21

Organizational Redefinition and the Pocket Calculator

Version française ici.

History, we know, is apt to repeat itself, and to foist very old incidents upon us with only a slight change of costume.
George Eliot

New technology is often disruptive, and social technologies make no exception. Today, quite everyone agrees on the necessity to focus on cultural change to help embracing the new behaviors they enable, and there is quite a consensus on the levers which might make the shift happen. Pilots, either as small scale projects or as fox-in-the-henhouse tools, are common practice, and integration into the flow of work is this year’s new black. Those are, in no doubt, pragmatic catalysts for change. But… are we really focusing on the RIGHT change?

And the pocket calculator hit the school system

Pocket calculators were banned from examinations for a long time after being allowed in the classroom. Then, gradually, they made their first official appearance as digital replacement for arithmetical and other mathematical tables. In accordance to Moore’s law, the power of calculators grew rapidly, and the school system began to foresee much larger applications for these devices.

In France, an official document officialized the use of any type of pocket calculator -even programmable ones- in 1986. Furthermore, their use was largely encouraged during mathematical classes. But the interesting part isn’t the fact that teachers recognized the benefits of the technology and further promoted them (‘adoption’ and ‘empowerment’ might sound familiar to you), it is what these benefits were intended to be. A new version of the document, still applicable today, was published in 1999, explicitly setting the purpose of calculators’ use. Translating from French:

Mastering the use of calculators use represents an important goal in every student’s training, as it constitutes an effective tool to be used in their education and during their professional, economic and social life. For these reasons, their use is planned in many teaching programs and should be widely accepted during examinations and competitive exams.

In other words, calculators’ mastery is now required because of the way they allow faster and more sophisticated calculation, and are a good introduction to man-to-machine language. Wow… Where we could free students from tedious tasks to focus on higher level concepts, leading to a different mathematical culture, what we got is mathematics-as-usual on steroids, and a focus on technology.

Redefining organizations

For more than a century, our economies has been based on a paradigm where profit derived from production of goods and accumulation of assets, and where offer-and-demand markets where the only measure of customers’ satisfaction. Today’s globalization has displaced production toward less costly countries, and it won’t be long before intellectual production follows manufacturing of goods. What can be replicated, it can be outsourced. Markets reveal the internal complexity of interactions between capital, capabilities and irrational considerations. Uncertainty has replaced growth, and there is a growing and unsustainable chasm between the civil society and big corporations pursuing their own goals.

In this context, unleashing the power of horizontal networking inside and across organizations represents a promising answer to some of the toughest challenges our companies, and, beyond them, our society, are facing today. Businesses must repurpose themselves, and adapting to these challenges means acknowledging that work, as a set of activities, is changing nature, and that organizations must redefine themselves.

This shift is already happening on the public web: Clay Shirky, and others, have shown how social technologies foster resilience and creativity, and allow the connective tissue of our societies to take back their central role in human life. Alas, on enterprise side, what we are seeing is mostly the use of these technologies to enforce work as usual, the change we are calling for is too often a desperate chase to more productivity and efficiency. As history tends to repeat itself, social technologies are the new pocket calculator.

Sandboxes, not pilots

What is the purpose of an Enterprise 2.0 pilot project? The no thrill answer is obvious: they are set up to facilitate the diffusion of Enterprise 2.0 practices into the organizational culture, and to demonstrate business value. They allow, often through trial-and-error iterations, to blend the impact of social technologies into the operational structure of a company. They are not meant to help redefining the nature of work by fostering new behaviors, they are instead meant to leverage these behaviors to enhance the way work is presently done. The numerous experts talking about implementing social technologies “in the flow” don’t say anything different.

Social technologies DO HAVE business value, indeed, and that value is far more important than the transitory productivity gains that many tend to highlight. Most of the problems businesses tackle today are way too complex to be addressed the way companies are run today. Networked communities are better armed to deal with wicked problems than any leader, no matter how insightful or visionary he could be. In that sense, Steve Job’s resignation from Apple is highly symbolic: it somehow marks the end of an era, the one of lonesome visionary leaders.

Rather than thinking in terms of pilots, it is time to open sandboxes throughout organizations. Time to allow open, free-willing individuals to gather around real business problems, whether they are financial, strategic or organizational, and to let them probe and discuss how they could solve them. Here lies the real power of social technologies. Empowering employees is not about giving them more tools or putting higher performance expectations on them. It is about opening up what really matters, and giving them the power to influence the destiny of the company they are working in.

With big data comes big challenges

Integration is another social business buzzword on these days. Integration into work, integration into our systems’ architecture. This is, of course, a view suitable to a finite world, where most of business activities and outcomes can be stored into a system of record, and correspond to our process-based neo-industrial organizations. Here too, social technologies suffer from the pocket calculator syndrome. But companies can no longer ignore the outside world, and the necessity to take account of your customers in core business practices will radically change the nature of work and our reliance on today’s IT architectures.

We are only seeing the beginning of an era where data, and the way it flows freely in real time, relegate systems of records into the dark age. Social CRM is setting the basis for a future where interpreting and inferring patterns from customers’ interactions will become an important part of work. Handling and interpreting big data meaningfully will come with more uncertainty and complexity than today’s IT architecture can cope with, and will require changing most of today’s assumptions about how we deal with technology.

As an example, consider the evolution of weather forecasting. The more powerful the models are, the less precise they become. Among the characteristics of complex systems is that their evolution can only be predicted if the original set of conditions is known. The more parameters we introduce, the more precise we have to be in order to get coherent results.

A lesson from history

Pocket calculators, in France at least, changed the way mathematics are taught, but not in the right way, and didn’t change the essence what is taught in courses. Social technologies have a similar power to seed and sustain an inevitable change in work requirements and organizational redefinition. Let us just be sure that history won’t repeat itself.

Sep

21

La calculette et la redéfinition des organisations

English version here.

L’histoire est un perpétuel recommencement.
Thucydide

Une nouvelle technologie est souvent disruptive, et les technologies sociales ne font pas exceptions à la règle. Aujourd’hui, tout le monde ou presque s’accorde sur la nécessité de focaliser sur le changement de culture, afin d’aider à adopter les nouveaux comportements qu’elles font émerger, et il existe un consensus sur les leviers susceptibles de provoquer ce changement. Les pilotes, soit en tant que projets menés à petite échelle, soit en tant qu’outils «loups dans la bergerie», sont une pratique courante, et l’intégration de ces outils dans le flux du travail est réclamée à corps et à cris. Ce sont, à n’en pas douter, des catalyseurs pragmatiques du changement. Mais… mettons-nous l’accent sur le BON changement ?

Et la calculette entra à l’école

Longtemps après avoir été autorisées en classe, les calculettes ont été pendant longtemps interdites aux examens. Puis, progressivement, elles firent leur apparition officielle en tant que remplacement digital des tables numériques et mathématiques. En accord avec la loi de Moore, leur puissance s’est rapidement accrue, et l’Education Nationale a commencé à envisager des applications plus larges à ces outils.

En 1986, un document officiel a gravé dans le marbre l’usage de tous types de calculettes -y compris programmables. De plus, leur utilisation était largement encouragée en salle de classe. Mais le plus intéressant dans cette histoire n’est pas le fait que les professeurs ont reconnu les bénéfices de la technologie et les ont largement promus («adoption» et «empowerment» sont des mots qui doivent vous sembler familiers), mais ce que ces bénéfices étaient supposés être. Une nouvelle version du document, toujours applicable, a été publiée en 1999, décrivant explicitement les bénéfices supposés de la calculette.

La maîtrise de l’usage des calculatrices représente un objectif important pour la formation de l’ensemble des élèves car elle constitue un outil efficace dans le cadre de leurs études et dans la vie professionnelle, économique et sociale. C’est pourquoi leur utilisation est prévue dans de nombreux programmes d’enseignement et leur emploi doit être large lors des examens et des concours.

En d’autres termes, la maîtrise de la calculette est désormais requise, parce qu’elle permet des calculs plus rapides et plus sophistiqués, et constitue une bonne introduction à l’interface homme-machine. Wow… Là ou nous aurions pu libérer les élèves de tâches ennuyeuses pour se concentrer sur des concepts de plus haut niveau, nous avons eu droit aux maths-de-papa sur stéroïdes, et un focus sur la technologie.

Redéfinir les organisations

Pendant plus d’un siècle, nos économies ont été basées sur un paradigme où le profit provenait de la production et l’accumulation de biens, et où les marchés d’offre et de demande étaient les seules mesures de la satisfaction client. Aujourd’hui, la globalisation a déplacé la production vers des pays à moindre coût, et le temps n’est pas loin où la production intellectuelle suivra la production de biens. Ce qui peut être reproduit peut être outsourcé. Les marchés révèlent la complexité interne des interactions entre capital, capacités et considérations irrationnelles. L’incertitude a remplacé la croissance, et un fossé insoutenable se creuse entre la société civile et les grandes organisations poursuivant leur propre but.

Dans ce contexte, le pouvoir des réseaux horizontaux, internes et externes aux organisations, apporte une réponse prometteuse à certains des défis les plus ardus qui se posent aujourd’hui à nos entreprises, et, au-delà, à notre société. Les entreprises doivent retrouver un sens, et s’adapter à ces défis signifie reconnaître que le travail, en tant qu’ensemble d’activités, est en train de changer de nature, et que les organisations doivent se redéfinir elles-mêmes.

Une bascule est en train de se produire sur le web public. Clay Shirky, parmi d’autres, a montré comment les technologies sociales favorisent la créativité été la résilience, et permettent au tissu connectif de notre société de reprendre son rôle central dans la vie humaine. Hélas, du côté des entreprises, nous voyons essentiellement ces technologies utilisées pour renforcer le travail «as usual», le changement auquel nous appelons se transforme trop souvent en une quête désespérée pour davantage de productivité et d’efficacité. Comme l’histoire a tendance à se répéter, les technologies sociales sont les nouvelles calculettes.

Des bacs à sable, pas des pilotes

A quoi sert un pilote pour un projet Entreprise 2.0 ? La réponse est évidente: ils sont mis en place pour faciliter la diffusion de pratiques collaborative dans la culture de l’organisation, et pour démontrer une valeur business tangible. Ils permettent, souvent à travers des itérations successives de type essai-erreur, de fondre l’impact des technologies sociales dans la structure opérationnelle d’une entreprise. Ils ne sont pas là pour aider à redéfinir la nature du travail en faisant naître de nouveaux comportements, ils sont au contraire destinés à faire émerger ces comportements pour améliorer la manière dont le travail s’accomplit aujourd’hui. Les nombreux experts parlant d’implémenter les technologies sociales «dans le flux» ne disent pas autre chose.

Les technologies sociales ONT une valeur pour le business, bien sûr, et cette valeur est bien plus importante que les gains passagers de productivité que beaucoup ont tendance à mettre en valeur. La plupart des problèmes que les entreprises affrontent aujourd’hui sont bien trop complexes pour être résolus de la manière dont elles sont gérées aujourd’hui. Les communautés end réseau sont mieux armées pour affronter des problèmes irréductibles que n’importe quel leader, aussi subtil et visionnaire soit-il. En ce sens, la démission de Steve Jobs de la tête d’Apple est éminemment symbolique: elle marque d’une certaine façon la fin d’une époque, celle des leaders visionnaires solitaires.

Plutôt que de réfléchir en termes de pilotes, il est temps d’ouvrir des bacs à sable à travers l’entreprise. Temps de permettre à des individus ouverts d’esprit, volontaires, de se réunir autour de réels problèmes d’entreprise, qu’il s’agisse de questions financières, stratégiques ou organisationnelles, et de les laisser tester et discuter de la manière de les résoudre. l’»empowerment» des employés ne signifie pas leur donner de nouveaux outils ou placer sur eux des l’espoir d’une plus grande performance. Il s’agit de mettre entre leurs mains ce qui est réellement important, et de leur donner le pouvoir d’influer sur le destin de l’entreprise pour laquelle ils travaillent.

«Big data»: les nouveaux défis

L’intégration est en ce moment un autre buzzword dans le milieu du social business. Intégration dans le travail, intégration dans l’architecture de nos systèmes informatiques. Il s’agit, bien entendu, d’une vision qui convient à un monde fini, dans lequel la plupart des activités et des résultats des entreprises peuvent être stockés dans un système d’enregistrement de données, et correspondent à nos organisations néo-industrielles gérées par processus. Dans ce cas aussi, les technologies sociales souffrent du syndrome de la calculette. Mais les entreprises ne peuvent plus se permettre d’ignorer le monde extérieur, et la nécessité de tenir compte de vos clients dans les pratiques fondamentales du business va radicalement changer la nature du travail et la confiance que nous accordons dans les architectures IT actuelles.

Nous ne faisons qu’entrevoir le début d’une époque où les données, ainsi que la façon dont elles circuleront librement en temps réel, vont reléguer les systèmes d’enregistrement de données actuels au Moyen-Age. Le Social CRM est en train de jeter les bases d’un futur où l’interprétation et la détection de motifs à partir des interactions avec nos clients deviendront une part importante de ce qu’on appelle le travail. Traiter et interpréter une quantité massive de données (ce que l’on nomme «big data») va apporter davantage d’incertitude et de complexité que nos systèmes informatiques actuels ne peuvent en supporter, et requerra un changement radical de la plupart de nos présupposés quant à la technologie.

Par exemple, considérez l’évolution de la prévision météorologique. Plus les modèles sont puissants, moins ils deviennent précis. Au nombre des caractéristiques des systèmes complexes, est le fait que leur évolution ne peut être prévue que lorsque l’ensemble des conditions initiales est connu. Plus nous introduisons de paramètres, plus nous devons être précis afin d’obtenir des résultats cohérents.

Une leçon tirée de l’histoire

Les calculettes, en France du moins, ont changé la manière dont sont enseignés les mathématiques, mais pas dans le bon sens, et n’ont rien changé à l’essence même de ce qui est enseigné. Les technologies sociales ont de la même manière le pouvoir d’instiller et de nourrir un changement inévitable des définitions de postes et de la définition même d’une entreprise. Assurons-nous juste que l’histoire ne se répète pas.

Jul

8

Tackling Complexity and Wicked Problems with Design Thinking

Version française ici.

This post is the second of a two-parts article on design thinking co-written with Ralph-Christian Ohr (@ralph_ohr). You can read first part here.

The world we live in becomes increasingly complex. Complex systems in different areas of our life, such as business, environment, economy etc. involve ever larger numbers of interacting elements. Particularly human interactions are non-linear and result in a basically unpredictable system behavior. One major consequence of complexity is the fact that we have to deal with rising problem wickedness. Ted Cadsby remarks in an interesting post:

“The hallmark of a wicked problem is that it cannot be reduced to a single-cause explanation. Complexity arises from the interconnections between things – how parts within a system interact via intricate feedback mechanisms. The information signals we need to make sense of complex things are buried in a lot of noise, and we, unfortunately, are not adept at digging for cues. We have been conditioned by thousands of years of evolution, as well as our daily routines, to draw speedy conclusions by picking out simple, linear, cause-effect connections. This approach works well with straightforward problems like securing food, shelter and sex, or crossing a busy street. But we are now living in a world where multivariate and non-linear causal connections hide below the surface of our immediate perceptions, and diverge to different possible interpretations.”

Wicked problems are termed as “divergent” as opposed to “convergent” problems. For a so-called ‘tame’ problem, the problem definition is – though it might be very complicated – well understood and promises a solution. The more it is studied, the more various answers sooner or later converge. A divergent problem isn’t well defined and does not promise a solution. The more it is studied, the more people inevitably come to different solutions and interpretations. The process to tackle tame problems is assumed to be fundamentally linear, comprising a sequence of steps leading to a desired outcome / solution. In a complex environment not even a shared problem understanding can be taken for granted. We don’t know what we don’t know.

The question arises how wicked problems, emerging from complex systems, can be properly addressed. We’d like to suggest three ‘pillars’ that seem to be crucial in this context:

Experimentation

Complex contexts and wicked problems require an experimental approach. Because outcomes are unpredictable, decision makers need to focus on an environment from which good things can emerge, rather than trying to bring about predetermined results. This comes along with a tolerance of failure and the ability to refrain from imposing order. It’s essential to let patterns emerge and to determine which ones are convenient. Every experiment exposes new aspects of the problem, leading to further adjustments of the following solution proposal. In place of finding ‘the right solution’, problem understanding and solution must be woven together from beginning to end through explorative iterations.

Diversity and collective intelligence

Wicked problems solving naturally involve a diversity of stakeholders with different perspectives and interpretations. Given that many people care about or have something at stake in how the problem has to be / could be resolved, the process of solving a wicked problem is fundamentally social, and solving a wicked problem is fundamentally a social process. Shared understanding turns out to be a prerequisite for tackling wicked problems. It requires that stakeholders understand each other’s positions to have fruitful exchange about their different viewpoints of the problem – and to leverage collective, holistic, rather than fragmented or individual intelligence, to solve it.

Interpretive approach

A wicked problem usually implies a radical uncertainty, i.e. not simply an inability to predict which of several options will turn out to be the preferred one. No shared problem understanding exists and the context appears so complex that not even the possible outcomes are known. And in the absence of a specified solution, no analytical problem solving can be applied by breaking the problem up into a set of separable parts that can be assigned to different specialists. According to Lester and Piore (“Innovation – The Missing Dimension”), an interpretive approach is indicated in this case. This approach doesn’t target at solving problems or negotiating between contending interests, but at initiating and guiding conversations among individuals and groups. Involved people work through ambiguity and construct shared meaning. Through that process the participants come to understand each other – and themselves – better than before. It’s an open-ended process allowing insights and novelty to emerge.

The distinction between analytical and interpretive approach determines two different ways of understanding teams:

  • Analytical perspective: teams are formed and re-formed of different members with particular competencies required,
  • Interpretive perspective: teams can be organic groups that develop their own language and understanding over time and become greater than the sum of their competencies.

These ‘pillars’ get back to the constituting elements of a complex adaptive Design Thinking framework, outlined in the first part of this post.

Complexity doesn’t nullify present business models and processes, but it taints more and more of their effectiveness and relevance. In order to be prepared to face increased wickedness and complexity, organizations need to make sure to implement those pillars. Leadership is required to set directions, rather than goals, and to facilitate a culture where experimentation, ambiguity and uncertainty tolerance are valued.

This ambiguity should be reflected in the organizational design itself, as wicked problems often arise “on the edge”. Even if disconnected to main business operations, dedicated spaces need to be created for collaboration, empathy and conversation. Those spaces allow for transformation of diverse, subjective perspectives into collective insight and understanding. Furthermore, it’s mandatory to educate and hire appropriate people, being capable of following this approach and of unfolding their potential in such a collaborative environment.

Takeaway:

Increased complexity requires a transformation in the way we approach problems. While conventional problem solving is highly analytical, resolving wicked problems can be tackled by a design-oriented approach. Through combining experimentation, diversity and interpretive collaboration, subjectivity of individual stakeholders can be transformed into shared insight. Design Thinking based on these elements has true potential to be leveraged as social framework to utilize collective intelligence.

Jul

8

Affronter la complexité et les problèmes irréductibles avec le Design Thinking

English version here.

Ce billet est la seconde partie d’un article sur le Design Thinking co-écrit avec Ralph-Christian Ohr (@ralph_ohr). Vous pouvez en lire la première partie ici.

Note préliminaire: le français n’offre pas de traduction satisfaisante pour le terme «wicked problem», tel que défini par Horst Rittel. Certains auteurs proposent «problème tortueux» ou «problème faiblement structuré». Mais le premier est trop uni-dimensionnel, et le second présuppose une approche «classique», reposant sur une recherche de structure, des problèmes. Je leur préfère la notion de «problème irréductible», qui me semble plus proche du sens original (pensez aux «irréductibles Gaulois» d’Astérix).

Le monde dans lequel nous vivons devient de plus en plus complexe. Dans différents domaines de notre vie, tels que le business, l’environnement, l’économie, etc, des systèmes complexes impliquent un nombre toujours plus importants d’éléments en interaction. Les interactions humaines, en particulier, sont non-linéaires et résultent en des comportements littéralement imprévisibles. Une des conséquences majeures de cette complexité est que nous devons faire face à des problèmes de plus en plus irréductibles. Dans un billet intéressant, Ted Cadsby remarque que (je traduis):

«La caractéristique d’un problème irréductible est qu’il ne peut être réduit à la résolution d’une cause unique. La complexité naît de l’interaction entre les choses: la manière dont les parties d’un système interagissent à travers des mécanismes de feedback sophistiqués. Les signaux dont nous avons besoin pour donner du sens sont enfouis sous le bruit, et, malheureusement, nous ne sommes pas doués pour la chasse aux indices. Nous avons été conditionnés, tant par des milliers d’années d’évolution que par nos routines quotidiennes, à tirer des conclusions rapides en sélectionnant des relations de cause à effet simples et linéaires. Cette approche fonctionne bien avec des problèmes simples tels qu’assurer le gîte, le couvert et le sexe, ou traverser une rue animée. Mais nous vivons maintenant dans un monde où des causalités à multiples variables et non linéaires se cachent sous la surface de nos perceptions immédiates, et divergent vers différentes interprétations possibles».

Les problèmes irréductibles sont qualifiés de «divergents» en opposition aux problèmes «convergents». La définition d’un problème «domestique» («tame» en anglais), même très compliqué est: bien compris et offrant une solution. Plus on l’étudie, plus les diverses solutions convergent, tôt ou tard. Un problème divergent n’est pas bien défini et n’offre pas forcément de solution. Plus il est étudié, et plus les gens aboutissent inévitablement à des solutions et des interprétations différentes. Le processus de résolution d’un problème domestique est supposée être fondamentalement linéaire, comprenant une succession d’étapes aboutissant à une solution ou une issue souhaitée. Dans un environnement complexe, même la compréhension commune d’un problème ne peut être considérée comme acquise. Nous ne connaissons pas ce que nous ne connaissons pas.

La question se pose de savoir comment aborder de tels problèmes irréductibles, émergents de systèmes complexes, de manière adéquate. Suggérons trois «piliers» qui semblent cruciaux dans ce contexte:

L’expérimentation

À des contextes complexes et des problèmes irréductibles répond une approche expérimentale. Parce que l’issue est imprévisible, les personnes en charge de prendre des décisions doivent se concentrer sur un environnement duquel de bonnes choses peuvent émerger, plutôt que d’essayer de forcer des résultats prédéfinis. Ceci s’accompagne d’une tolérance pour l’échec et la faculté de se retenir d’imposer l’ordre. Il est essentiel de laisser des motifs émerger et de déterminer lesquels sont utilisables. Chaque expérience dévoile de nouveaux aspects du problème, impliquant des ajustements de la solution proposée. Au lieu de trouver «la bonne solution», il s’agit d’associer étroitement la compréhension du problème et la solution induite depuis le début, et de procéder par explorations successives.

La diversité et l’intelligence collective

Les problèmes irréductibles impliquent naturellement une diversité d’intervenants, chacun avec sa propre perspective et interprétation. Etant donné que beaucoup de monde se sent concerné ou a un avis sur la manière dont le problème doit / peut être résolu, le processus de résolution d’un problème irréductible est fondamentalement social, et résoudre un problème irréductible est fondamentalement un processus social. Une compréhension partagée s’avère être un prérequis pour affronter des problèmes irréductibles. Il est pour cela nécessaire que chaque intervenant comprenne la position des autres afin d’avoir des échanges constructifs à partir de leurs différents points de vue sur le problème; et de mettre à profit l’intelligence collective et holistique, plutôt qu’individuelle et fragmentée, afin de le résoudre.

Une approche interprétative

À problème irréductible correspond en général une incertitude radicale, c’est à dire bien plus que l’incapacité à prédire quelle option, parmi un certain nombre de propositions, s’avèrera préférable. Il n’existe aucune compréhension partagée du problème, et le contexte s’avère si complexe que même les issues possibles sont inconnues. Et en l’absence d’une solution définie, aucune méthode analytique de résolution de problème ne peut s’appliquer en fractionnant le problème en un ensemble d’éléments dissociables qui puissent être confiés à différents spécialistes. Selon Lester et Piore (“Innovation – The Missing Dimension“), une approche interprétative est en cas indiquée. Cette approche ne s’attache pas à résoudre des problèmes ou à négocier entre des intérêts contradictoires, mais à initier et guider des conversations entre des individus et des groupes. Les personnes impliquées se frayent un chemin à travers l’ambiguité et construisent un sens partagé. Au cours de ce processus, les participants apprennent à se connaître les uns les autres, et eux-mêmes, mieux qu’avant. C’est un processus ouvert permettant l’émergence d’insights et de nouveauté.

La distinction entre approche analytique et approche interprétative détermine deux manières différentes de comprendre les équipes:

  • Perspective analytique: les équipes sont formées et reformées de différents membres possédant des compétences requises particulières
  • Perspective interprétative: les équipes peuvent être des groupes organiques qui développent au fur et à mesure leur propre langage commun et leur propre compréhension, et deviennent plus grands que la somme de leur compétences

Ces «piliers» renvoient aux éléments constitutifs d’une approche complexe et adaptative du Design Thinking, telle qu’esquissée dans la première partie de ce billet:

La complexité ne rend pas caducs les processus et modèles actuels du business, mais affaiblit de plus en plus leur efficacité et leur pertinence. Afin d’être prêtes à affronter la complexité et l’irréductibilité croissantes, les organisations doivent mettre ces piliers en place. Le leadership est nécessaire pour insuffler des directions, plutôt que donner des objectifs, et pour faciliter le développement d’une culture où l’expérimentation, l’ambiguité et la tolérance à l’incertitude sont valorisées.

L’ambiguité devrait être reflétée dans la structure des organisations elle-même, parce que les problèmes irréductibles surviennent souvent «à la marge». Même si déconnectés de la structure opérationnelle principale, des espaces dédiés à la collaboration, à l’empathie et à la conversation doivent être mis en place. Ces espaces permettent la transformation de perspectives différentes, subjectives, en un savoir et une compréhension collectives. De plus, il est indispensable d’éduquer et d’engager des individus appropriés, capables de suivre cette approche et d’exprimer leur potentiel dans un tel environnement collaboratif.

En conclusion:

La complexité croissante requiert une transformation dans notre manière d’aborder les problèmes. Alors que la résolution des problèmes classiques est hautement analytique, résoudre des problèmes irréductibles peut s’apparenter à une approche orientée design. En combinant expérimentation, diversité et collaboration interprétative, la subjectivité des intervenants individuels peut être transmutée and insight partagé. Le Design Thinking, sur la base de ces éléments, offre un réel potentiel en tant qu’approche sociale d’utilisation de l’intelligence collective.

May

30

The Catch Behind Design Thinking

Version française ici.

This post is the first of a two-parts article on design thinking co-written with Ralph-Christian Ohr (@ralph_ohr). As businesses are more and more challenged by the wicked nature of the problems they face, whether in strategic or operational context, we need to integrate more divergent and resilient reasoning in our decision-making practices. Cleared from all the fuss which so often surrounds it, design thinking could provide the ongoing transformation of businesses toward “social” with an actionable framework to leverage the true potential of collaboration.

Design Thinking is quite a strange animal. Attempts to define this discipline, in fact as old as creativity, framed by Tim Brown, IDEO’s CEO, in his HBR article published in 2008, are as numerous as practical evidence of design thinking in action are. Trying to broaden the scope of design thinking from the design field to the one of complex business and societal problems had raised the need for a much more formalized approach. Practical reasons abound: how could you sell services based on a methodology which only defines and unfolds itself during execution? How could you convince executives that pattern matching and sense-making are as much relevant than proven tracks of expertise in a given domain?

Connecting design thinking with the broader context of problem solving has lead to the growth of two equally harmful myths: the guru designer and practice as a process, emphasizing on subjectivity or linearity where empathy, empowerment and divergent thinking are needed. Design thinking isn’t saving the world or revolutionizing business, for sure, mostly because of these two illusory paths. But before throwing the baby out with the bath water, and stating, with Bruce Nussbaum, that “Design Thinking is a Failed Experiment“, it is worth considering what is turning wrong. Speaking of creativity, learning from failure (if any) is usually a much more fruitful attitude than shooting the messenger.

A process is a process is a process

To allow design thinking to tackle business problems beyond design, it was assimilated to a process. One can easily understand that design thinking doesn’t fit the usual focus on linearity and convergence, so important in the conventional culture for efficiency most organizations emphasize on, and suitable for most traditional innovation approaches. This is an important issue, don’t misunderstand me, but do you really think that companies which give so much credit to Six Sigma or CMMI would welcome design thinking as a serious problem solving discipline? My bet is no. Of course, framing it as such a kind of process was, from the beginning, deemed to failure. There is a problem with “design thinking as a process”, but where does it really lie?

Contrary to expectations, “process”, in the business universe, has no straightforward definition. Processes do not necessarily rely on linearity and certainty might sometimes be fuzzy (think Adaptive Case Management), or divergent. Nevertheless, every flavor of business processes shares a common feature: an intrinsic independence from the people operating them. In this context, even when confronted with the most innovative organizational culture, “design thinking as a process” cannot fit. Not because of the mess and fuzziness associated with creativity, but because of the subjectivity involved: design thinking is highly interpretive and subjective, and most of its outcomes are dependent from the designer’s capabilities. Here lies the catch: this subjectivity is the disease which prevents design thinking from living up to its promise. Here lies also a paradox: subjectivity is as much a problem as it is a necessity. Without it, we fall into the dry world of business processes, unable to sparkle creativity. With too much of it, the ugly head of the guru designer shows up, enforcing a vision which fits more the designer’s ego and reputation than true business needs.

A complex adaptive framework

Most of the problems design thinking intends to solve have no unique formulation, no single solution. Despite the many definitions given, framing design thinking itself is a challenge. For many reasons, it can be considered as a complex adaptive framework aimed at addressing other complex dimensions of business. I view the whole design thinking approach as navigation through a fitness landscape: the problem occupies the base plane, while the third dimension symbolizes the “validity” of possible solutions. Framing the problem means picking up a starting point on the problem plane, then the whole approach consists in climbing up the hills in several directions, through iterative methods, until maxima are reached.

The choice of a starting point is highly subjective, and relies on designers’ personal background, experience, empathy and intuition. There is nothing wrong here, except that complex systems behave according to initial conditions, and this behavior cannot be mastered unless all parameters are known. Little changes might lead to vastly different outcomes, and further actions might well end up in dead-end local maxima, far from optimal solutions. It takes a leap of faith for businesses to follow such tracks. Who will decide which starting point is better, if both satisfy the context? How could the degree of “fitness” of any chosen direction be measured, unless pursuing them all up to the end?

Fractal behavior is another characteristic of complex adaptive systems which closely relates to design thinking. As prototyping and testing takes place, design thinkers progressively gets into details from feedbacks, those details belonging to the same initial formulation of the problem at different scales (global design, ergonomy or touchpoints, realization capabilities,etc), each scale being as important as the initial approach in the overall solution taking shape. A problem is that, at some point, one scale might not fit the solution at all, and little overlooked changes might produce huge changes in the overall system. You might, for example, tumble into a feature which might disrupt the manufacturing capabilities of the company you are working with. At that time, what can be done? It is usually a matter of jettisoning the work made at larger scales and jumping back into a different part of the problem space, switching to a vastly different solution because of a tiny, but critical, detail. Such a disruptive move means creative destruction, and isn’t an easy decision to make, as it involves highly subjective dimensions. Design thinking is about decision making – instead of boiling down a problem to one large decision, designers make lots of little decisions, learnings as they go. Therefore, navigating complex problems and ambiguity through small, iterative trials is highly determined by a subjective and continuously challenged assessment of the context.

Design thinking = critical thinking + design doing

In the hope to be better accepted in the business world, design thinking has given up the subjectivity associated with experimentation, and without which creativity simply doesn’t exist. Similarly, in its search for a better way to find solutions, it has forgotten that problems cannot always be framed without ambiguity.

Back in the eighties, I remember attending a meeting in a Japanese fabric company. The meeting’s goal was to agree on next season’s trends to start the manufacturing of new fabrics. Attendees, which included designers, product and sales managers, discussed about colors and textures for several hours, often taking little thread samples in their hand and rolling them together to get a concrete view of how it would look like. At the end of the meeting, no decision was made. Attendees didn’t agree on anything but general color trends, but kept some of the hand-made thread samples for further exploration and technical feasibility, ready to produce fabric samples for testing.

This was an enlightening experience for me, and still is thirty years later. It superbly illustrates how design thinking could thrive at resolving complex business problems. Critical thinking among stakeholders is a much better way to seed creativity than relying on individual designers. Early parallel and conflicting exploration holds more promise than relying on individual bias. The activity out of which something innovative emerges, is social and highly interpretive. It involves guiding connected conversations among individuals and groups to determine the range of alternatives from which convergent choices are made.

Subjectivity is a key component of design thinking which, to be accepted and profitable for businesses, should be tightly tied to organizational context. This requires a novel, and more resilient, approach to design thinking: we need designers who have a sound understanding of all the parameters involved, leaning on networks and groups of stakeholders, harnessing critical thinking, and linking outcomes to their own range of experience and expertise, through design methods. Let us call that parallelogram-shaped designers (strong specific business understanding linked to strong design expertise) in a collaborative enterprise. I sense this might also be a good definition for management 2.0.

Read Part Two

May

30

Le piège caché du design thinking

English version here.

Ce billet est le premier d’un article en deux parties co-écrit avec Ralph-Christian Ohr (@ralph_ohr). Alors que les entreprises sont de plus en plus mises en question par la nature pernicieuse des problèmes auxquels elles doivent faire face, tant dans un contexte stratégique qu’opérationnel, nous devons intégrer des modes de pensée plus résilients et divergents dans nos pratiques décisionnelles. Une fois débarrassé de tout le folklore qui l’entoure souvent, le design thinking pourrait apporter, dans le cadre de la transformation actuelle des entreprises vers le «social», un cadre crédible au potentiel réel de la collaboration.

Le design thinking est un drôle d’animal. On trouve en effet autant de définition de cette discipline, et réalité aussi ancienne que la créativité, et formalisée par Tim Brown, CEO d’IDEO, dans son article de HBR datant de 2008, que d’exemples de son application. Les tentatives pour élargir le périmètre du design thinking ,au-delà du champ du design, vers celui des problèmes complexes auxquels font face le business et la société civile, ont révélé le besoin d’une approche plus formalisée. Il y a à celà de nombreuses raisons: comment vendre des prestations sur la base d’une méthodologie qui ne se définit et ne se dévoile qu’au fur et à mesure de sa mise en pratique ? Comment convaincre des dirigeants de ce que, dans un domaine donné, la reconnaissance de motifs et la création de sens sont aussi importants qu’une expertise reconnue ?

Introduire le design thinking dans le contexte plus large de la résolution de problème a donné naissance à deux mythes aussi dangereux l’un que l’autre: le designer guru et le processus roi, valorisant la subjectivité ou la linéarité, là où a avant tout besoin d’empathie, «d’empowerment» et de pensée divergente. Le design thinking ne va ni sauver le monde ni révolutionner les entreprises, c’est évident, ne serait-ce qu’à cause de ces fausses vérités. Mais avant de jeter le bébé avec l’eau du bain, et de déclarer, avec Bruce Nussbaum, que le Design Thinking est une expérience ratée, penchons-nous sur ce qui ne fonctionne pas. Pour revenir à la créativité, il est en général bien plus constructif d’apprendre d’un échec que de tirer sur le pianiste.

Un processus est un processus est un processus

Afin d’appliquer le design thinking à la résolution des problèmes des entreprises autres qu’en matière de design, il a été assimilé à un processus. On comprendra facilement que le design thinking ne cadre pas avec l’importance accordée à la linéarité et à la convergence dans la culture conventionnelle de l’efficacité si chère à la plupart des organisations, culture qui convient à la plupart des approches traditionnelles d’innovation. C’est là un problème important, ne vous méprenez pas, mais pensez-vous vraiment que des entreprises accordant tant de crédit au Six Sigma ou au CMMI accueilleraient volontiers le design thinking au titre de méthode «sérieuse» de résolution de problèmes ? J’en doute. D’évidence, le réduire à un processus de cette sorte était, dès le début, voué à l’échec. Le «design thinking en tant que processus» pose un problème, mais où ce problème se situe-t-il réellement?

Contrairement aux idées reçues, «processus», dans l’univers de l’entreprise, n’a pas de définition simple. Le processus ne reposent pas nécessairement sur la linéarité ou la certitude, peuvent même dans certaines conditions être flous (c’est le cas de l’Adaptive Case Management), ou divergents. Néanmoins, toutes les variétés de processus business partagent une propriété: l’indépendance envers ceux qui les opèrent. Dans ce contexte, même plongé dans la culture organisationnelle la plus innovante, le «design thinking en tant que processus» n’a pas de sens. Non pas à cause du désordre et du flou associés à la créativité, mais à cause de la subjectivité qu’elle implique: le design thinking est au plus haut point interprétatif et subjectif, et la plupart des résultats obtenus dépendent des aptitudes du designer. Là se trouve le piège: cette subjectivité est la maladie qui empêche le design thinking de tenir ses promesses. Là survient également un paradoxe: la subjectivité est autant un problème qu’une nécessité. Si nous la retirons, nous tombons dans le monde aride des processus business, incapables de faire jaillir toute créativité. Si nous en mettons trop, le spectre du designer guru montre la tête, imposant une vision plus en phase avec l’ego et la notoriété du designer qu’avec les véritables besoins des entreprises.

Un cadre adaptatif complexe

La plupart des problèmes que le design thinking cherche à résoudre n’ont ni formulation univoque ni solution unique. Malgré les nombreuses définitions qui en ont été données, spécifier ce qu’est le design thinking est en soi un challenge. Pour de nombreuses raisons, on peut l’assimiler à un cadre adaptatif complexe permettant de traiter d’autres dimensions complexes du business. Je vois l’approche du design thinking dans son ensemble comme une navigation à travers un paysage adaptatif (fitness landscape): le problème occupe le plan de base, tandis que la troisième dimension symbolise la «validité» des solutions possibles. Cadrer le problème se traduit par le choix d’un point sur le plan du problème, et l’ensemble de l’approche consiste à escalader les collines dans plusieurs directions, par des méthodes itératives, jusqu’à ce que des maxima soient atteints.

Le choix du point de départ est extrêmement subjectif, et repose sur le passé, l’expérience, l’empathie et l’intuition du designer. Rien de mal à cela, si ce n’est que le comportement des systèmes complexes dépend de leurs conditions initiales, et que ce comportement ne peut être maîtrisé sans en connaître tous les paramètres. Des changements mineurs peuvent produire des résultats extrêmement différents, et les étapes suivantes peuvent très bien aboutir à des impasses, des maxima locaux apportant des solutions bien moins qu’optimales. Faire confiance à une telle méthode requiert un véritable acte de foi. Qui décidera que tel point de départ est meilleur qu’un autre, si tous répondent au contexte ? Comment mesurer le degré de «fitness» de telle direction prise, sans les poursuivre toutes jusqu’au bout ?

Une autre caractéristique des systèmes complexes adaptatifs se rapportant au design thinking est leur comportement fractal. A travers prototypages et tests, les design thinkers rentrent progressivement dans les détails à travers les feedbacks obtenus, ces détails répondant à la même formulation que le problème lui-même, à des échelles différentes (design global, ergonomie ou points de contact, capacités de production, etc), chaque échelle étant aussi importante que l’approche initiale dans la solution telle qu’elle se dessine. Un problème étant que, à un certain moment, l’échelle traitée peut ne pas correspondre du tout à la solution envisagée, et de petites modifications négligées peuvent nécessiter de grands changements au niveau global. Vous pouvez, par exemple, vous heurter à une caractéristique susceptible de mettre à défaut toute la chaîne de production de l’entreprise avec laquelle vous travaillez. A ce stade, que peut-on faire ? Souvent, il n’y à plus qu’à mettre à la poubelle le travail fait jusque là et repartir d’un autre point de l’espace problème, et passer à une solution entièrement différente à cause d’un tout petit détail. Une telle action disruptive est affaire de destruction créative, et ce n’est jamais une décision facile à prendre, à cause de son caractère hautement subjectif. Le design thinking concerne la prise de décision – au lieu de réduire un problème à une grande décision à prendre, les designers prennent plein de petites décisions, apprenant au fur et à mesure. Par conséquent, la navigation dans des problèmes complexes et ambigus par le biais de petites expériences itératives est largement déterminée par une compréhension subjective, et continuellement remise en question, du contexte.

Design thinking = critical thinking + design doing

Dans l’espoir d’être mieux accepté par le monde de l’entreprise, le design thinking a abandonné la subjectivité associée à l’expérimentation, et sans laquelle la créativité ne peut simplement pas exister. De même, en quête de méthode de résolution de problèmes plus efficaces, il a oublié que les problèmes ne peuvent pas toujours être cerné sans ambiguité.

Je me rappelle une réunion à laquelle j’avais assisté, dans les années quatre-vingt, chez un fabricant de tissus au Japon. L’objectif de cette réunion était de se mettre d’accord sur les tendances de la prochaine saison afin de démarrer la fabrication de nouveaux tissus. Les participants, au nombre desquels étaient des stylistes, des responsables de collection et de vente, ont discuté couleurs et matières pendant plusieurs heures, prenant souvent de petits bouts de fil entre les doigts et les roulant ensemble pour voir concrètement à quoi le produit fini pourrait ressembler. A la fin de la réunion, aucune décision n’avait été prise. Les participants ne s’étaient mis d’accord que sur la gamme de couleurs générale, mais ont conservé avec eux les morceaux de fil pour continuer à en explorer les variantes et la faisabilité technique, prêt à faire fabriquer des échantillons pour test.

Ce fut pour moi une expérience renversante, et l’est toujours trente ans plus tard. Elle illustre magnifiquement de quelle manière le design thinking pourrait réussir à résoudre des problèmes business complexes. La pensée critique collaborative permet bien mieux à la créativité de s’exprimer que ne le pourrait n’importe quel designer. L’exploration d’idées en parallèle, menée le plus en amont possible, est bien plus prometteuse que le fait de s’appuyer sur la vision subjective d’une personne. L’activité permettant l’émergence de quelque chose d’innovant est sociale et sujette à l’interprétation. Elle consiste à guider un réseau de conversations entre des individus ou des groupes pour déterminer la gamme d’alternatives permettant de faire des choix convergents.

La subjectivité est une composante clef du design thinking qui, pour être acceptée et profitable pour les entreprises, doit être étroitement reliée au contexte organisationnel. Cela requiert une approche neuve, plus résiliente, du design thinking: nous avons besoin de designers ayant une compréhension réelle de l’ensemble des paramètres impliqués, s’appuyant sur des groupes et des réseaux de parties prenantes, incitant à la pensée critique, et reliant les résultats obtenus à leur propre expérience et expertise, à travers des méthodes issues du design. Appelons-cela des designers en forme de parallèlogramme (une forte compréhension des problématiques d’un business donné alliée à une forte expertise du design) dans une entreprise collaborative. Une définition que je soupçonne pouvoir s’appliquer avec profit au management 2.0.

Lire la seconde partie.