By Thierry de Baillon
Version française ici.
Since the dawn of mankind, human beings have structured their social identity from their affiliation to one or more territories. This belonging, whether geographic, social or symbolic, has allowed the birth and growth of collective structures with tangible, concrete boundaries, which turned into more and more complex systems (cities, companies,… ) which in turn developed their own identity (internally) and structured themselves through exchanges and markets (externally).
During the course of the XXth century, these systems have ossified, their boundaries have stratified themselves, up to sometimes giving up their essence for race for survival. At the same time, digital technology has facilitated the creation of new, virtual territories, whose boundaries continuously evolve, boundaries between private and professional life, between trusted and distrusted circles.
Loss of identity
Today, interpenetration of virtual and real, superposition of the territories there defined, have rendered identification with one -or several- territories nearly impossible. Customers are now active stakeholders of the companies they rent services from. Our relationships with the city we inhabit are becoming more and more abstract, cutting ourselves off from geographical, or even political, considerations. The sense of belonging to an enterprise, to share values, is vanishing. The systems of exchanges, symbolic or commercial, which had built the links between territories, are more and more dematerialized and spread into pieces as our territories no longer define us.
An increasing tendency toward more control and more planning has shown up inside these territories, whether organizations or urban entities, leading to less and less convincing results. Beyond the structural dysfunction of management models inherited from the urban and industrial revolution of the XIXth century, our inability to enjoy again a sustainable growth finds its roots in the vain attempts to manage these territories as closed systems. The more complex they become, the more resources are needed to try to hold entropy back (risk and security management, requirements management, process-based operations, urban planning,…), and the less effective and efficient they appear.
We behave as if organizations were closed exoskeletons and focus instead on the markets which link them together, granting them a life of their own (of the total of economic exchanges taking place nowadays, more than 96% are financial, and do not involve any product or service).
Maps and territories
For organizations as well as for urban entities, this loss of identity goes on pair with dilution of value. Their development, even their survival, is facing new challenges. Strategies of rules’ optimization become more and more irrelevant as we no longer master the boundaries of these territories, and we need instead to try to understand the logic of their inner dynamics. Our primary concern, when dams cannot contain the flow anymore, should be first to learn swimming.
How can we create value when value doesn’t have the same meaning for all stakeholders (customers, shareholders, managers, workers, or citizens, as social responsibility weights more and more in our minds)? How can we grasp the influence the territories we belong to, as customers, as citizens, are workers, exerts on us? The one they exert on each other?
Many of the frameworks and methodologies we are using to help organizations are now obsolete, as complexity trumps any attempt to globally understand them, as well as to address unique situations with out-of-the-box solutions. We need instead to favor experimentation, patterns matching, scenario testing, and resilient thinking, in order to get a grasp of the dynamics involved in the ever changing interactions inside and between the territories we belong to. In other words, we need maps.
Of course, the map isn’t the territory, as Alfred Korzybski said. But maps potentially replicate the territory’s structure, which allows us to re-appropriate its dimensions, symbolic as well as operational. Successive iterations will unfold the flows of exchanges at work at different scales in a fractal way, allowing us to keep a holistic vision of a territory while guiding all stakeholders on the road to follow. Value networks analysis, customer journey mapping, service blueprint, are some of the tools at our disposal to explore and help understanding the terra incognita that our organizations, our customers, and our cities have become. To paraphrase Paula Thornton, we don’t need to drive adoption, we need to help people understand how things are designed. We don’t need to manage change, as it is happening anywhere, at anytime; we need to guide them in embracing it. Consulting must now to step in a brand new territory.
By Thierry de Baillon

English version here.
Depuis l’aube de l’humanité, l’individu a structuré son identité sociale à travers son appartenance à un ou plusieurs territoires. Cette inscription, géographique, sociale ou symbolique, a permis la genèse et la construction de collectifs aux frontières concrètes, qui se sont transformés en systèmes de plus en plus complexes (villes, entreprises, …) qui ont à leur tour développé leur propre identité (en interne) et se sont structuré à travers échanges et marchés (en externe).
Le XXème siècle a vu ces systèmes s’ossifier, leurs frontières se stratifier, jusqu’à parfois substituer l’optimisation de leur subsistance à leur propre raison d’être. En même temps, les technologies numériques ont facilité la création de nouveaux territoires, virtuels, dont les frontières se transforment continuellement, frontière entre vie privée et vie professionnelle, entre cercles de confiance et de défiance.
Perte d’identité
Aujourd’hui, l’interpénétration du réel et du virtuel, la superposition des territoires qui y sont définis, ont rendu l’identification à un –ou plusieurs- territoires quasiment impossible. Le client est devenu un acteur à part entière de l’entreprise dont il loue les services. Notre rapport à la cité s’abstrait de considérations géographiques, voire politiques. Le sentiment d’appartenance à une entreprise, d’adhésion à des valeurs, se délite. Les systèmes d’échanges, marchands ou symboliques, qui avaient construit les liens entre les divers territoires, se sont de plus en plus dématérialisés et fractionnés, et nos territoires ne nous définissent plus.
A l’intérieur même de ces territoires, qu’il s’agisse d’entreprises ou d’entités urbaines, s’effectue une accentuation de la volonté de contrôler, de planifier, avec des résultats de plus en plus tenus et de moins en moins convainquants. Au-delà des dysfonctionnements de modèles de gestion hérités de la révolution industrielle et urbaine du XIXème siècle, notre impuissance à retrouver une croissance soutenable s’explique par la volonté vaine de gérer ces territoires en tant que systèmes clos. Plus la complexité s’y accroît, plus l’entropie s’installe, et plus les moyens mis en oeuvre pour tenter de maîtriser cette entropie (gestion des risques et de la sécurité, gestion des exigences, management par processus, planification urbaine,… ) croissent en s’avérant de plus en plus dérisoires.
Nous nous comportons comme si les organisations étaient des exo-squelettes clos, et accordons l’essentiel de notre attention aux marchés qui les lient entre elles, leur accordant une vie propre (plus de 96% des échanges économiques ayant lieu de nos jours sont exclusivement financiers, et n’impliquent aucun produit ou service).
Cartes et territoires
Pour les entreprises et les entités urbaines, perte d’identité et dilution de la valeur vont de pair. Leur développement, voire leur survie, fait face à de nouveaux challenges. Les stratégies actuelles d’optimisation des règles sont de moins en moins pertinentes, alors que nous ne maîtrisons plus les frontières de ces territoires; nous devons au contraire chercher à comprendre la logique interne qui les sous-tend. Lorsque les barrages ne sont plus étanches, la première chose à faire devrait être d’apprendre à nager.
Comment créer de la valeur lorsque celle-ci ne prend plus la même signification pour les parties en présence (clients, actionnaires, managers, employés, ou citoyens, alors que la responsabilité sociétale prend de plus en plus d’importance dans nos esprits) ? Comment appréhender l’influence qu’exercent sur nous les territoires auxquels nous appartenons, que ce soit en tant que client, citoyen ou employé d’une entreprise, et celle qu’ils exercent entre eux ?
La plupart des approches et des méthodologies utilisées jusqu’à présent pour aider les organisations sont aujourd’hui caduques. En effet, la complexité rend vaine toute tentative de compréhension globale, ou de résolution de situation unique avec des solutions prêtes à l’emploi. Pour comprendre la dynamique changeante des interactions qui se nouent à l’intérieur et entre les territoires auxquels nous appartenons, nous devons favoriser l’expérimentation, la reconnaissance de motifs spécifiques, tester sans relâche les scénarios possibles, cultiver la résilience. En d’autres termes, nous devons dresser des cartes.
Bien sûr, la carte n’est pas le territoire, ainsi que l’a dit Alfred Korzybski. Mais les cartes ont le pouvoir de reproduire la structure du territoire, nous permettant de nous ré-approprier ses dimensions, tant symboliques qu’opérationnelles. Par itérations successives, elles mettent en lumière de manière fractale les flux d’échanges en action à différentes échelles, nous permettant de conserver une vue holiste du territoire tout en guidant les divers acteurs sur la marche à suivre. L’analyse des réseaux de valeur (VNA), le mapping des parcours client, le blueprint de service, sont quelques uns des outils à notre disposition pour explorer et aider à comprendre les Terrae Incognitae que nos organisations, nos clients et nos villes sont devenues. Pour paraphraser Paula Thornton, nous ne devons pas faciliter l’adoption, nous devons aider à comprendre le design des organisations. Nous ne devons pas conduire le changement, celui-ci survient partout, tout le temps, nous devons aider à s’y mouvoir. Le conseil aux entreprises lui-même doit aujourd’hui s’aventurer sur un tout nouveau territoire.
By Thierry de Baillon

Version française ici.
This post is the second of a two-parts article on design thinking co-written with Ralph-Christian Ohr (@ralph_ohr). You can read first part here.
The world we live in becomes increasingly complex. Complex systems in different areas of our life, such as business, environment, economy etc. involve ever larger numbers of interacting elements. Particularly human interactions are non-linear and result in a basically unpredictable system behavior. One major consequence of complexity is the fact that we have to deal with rising problem wickedness. Ted Cadsby remarks in an interesting post:
“The hallmark of a wicked problem is that it cannot be reduced to a single-cause explanation. Complexity arises from the interconnections between things – how parts within a system interact via intricate feedback mechanisms. The information signals we need to make sense of complex things are buried in a lot of noise, and we, unfortunately, are not adept at digging for cues. We have been conditioned by thousands of years of evolution, as well as our daily routines, to draw speedy conclusions by picking out simple, linear, cause-effect connections. This approach works well with straightforward problems like securing food, shelter and sex, or crossing a busy street. But we are now living in a world where multivariate and non-linear causal connections hide below the surface of our immediate perceptions, and diverge to different possible interpretations.”
Wicked problems are termed as “divergent” as opposed to “convergent” problems. For a so-called ‘tame’ problem, the problem definition is – though it might be very complicated – well understood and promises a solution. The more it is studied, the more various answers sooner or later converge. A divergent problem isn’t well defined and does not promise a solution. The more it is studied, the more people inevitably come to different solutions and interpretations. The process to tackle tame problems is assumed to be fundamentally linear, comprising a sequence of steps leading to a desired outcome / solution. In a complex environment not even a shared problem understanding can be taken for granted. We don’t know what we don’t know.
The question arises how wicked problems, emerging from complex systems, can be properly addressed. We’d like to suggest three ‘pillars’ that seem to be crucial in this context:
Experimentation
Complex contexts and wicked problems require an experimental approach. Because outcomes are unpredictable, decision makers need to focus on an environment from which good things can emerge, rather than trying to bring about predetermined results. This comes along with a tolerance of failure and the ability to refrain from imposing order. It’s essential to let patterns emerge and to determine which ones are convenient. Every experiment exposes new aspects of the problem, leading to further adjustments of the following solution proposal. In place of finding ‘the right solution’, problem understanding and solution must be woven together from beginning to end through explorative iterations.
Diversity and collective intelligence
Wicked problems solving naturally involve a diversity of stakeholders with different perspectives and interpretations. Given that many people care about or have something at stake in how the problem has to be / could be resolved, the process of solving a wicked problem is fundamentally social, and solving a wicked problem is fundamentally a social process. Shared understanding turns out to be a prerequisite for tackling wicked problems. It requires that stakeholders understand each other’s positions to have fruitful exchange about their different viewpoints of the problem – and to leverage collective, holistic, rather than fragmented or individual intelligence, to solve it.
Interpretive approach
A wicked problem usually implies a radical uncertainty, i.e. not simply an inability to predict which of several options will turn out to be the preferred one. No shared problem understanding exists and the context appears so complex that not even the possible outcomes are known. And in the absence of a specified solution, no analytical problem solving can be applied by breaking the problem up into a set of separable parts that can be assigned to different specialists. According to Lester and Piore (“Innovation – The Missing Dimension”), an interpretive approach is indicated in this case. This approach doesn’t target at solving problems or negotiating between contending interests, but at initiating and guiding conversations among individuals and groups. Involved people work through ambiguity and construct shared meaning. Through that process the participants come to understand each other – and themselves – better than before. It’s an open-ended process allowing insights and novelty to emerge.
The distinction between analytical and interpretive approach determines two different ways of understanding teams:
- Analytical perspective: teams are formed and re-formed of different members with particular competencies required,
- Interpretive perspective: teams can be organic groups that develop their own language and understanding over time and become greater than the sum of their competencies.
These ‘pillars’ get back to the constituting elements of a complex adaptive Design Thinking framework, outlined in the first part of this post.
Complexity doesn’t nullify present business models and processes, but it taints more and more of their effectiveness and relevance. In order to be prepared to face increased wickedness and complexity, organizations need to make sure to implement those pillars. Leadership is required to set directions, rather than goals, and to facilitate a culture where experimentation, ambiguity and uncertainty tolerance are valued.
This ambiguity should be reflected in the organizational design itself, as wicked problems often arise “on the edge”. Even if disconnected to main business operations, dedicated spaces need to be created for collaboration, empathy and conversation. Those spaces allow for transformation of diverse, subjective perspectives into collective insight and understanding. Furthermore, it’s mandatory to educate and hire appropriate people, being capable of following this approach and of unfolding their potential in such a collaborative environment.
Takeaway:
Increased complexity requires a transformation in the way we approach problems. While conventional problem solving is highly analytical, resolving wicked problems can be tackled by a design-oriented approach. Through combining experimentation, diversity and interpretive collaboration, subjectivity of individual stakeholders can be transformed into shared insight. Design Thinking based on these elements has true potential to be leveraged as social framework to utilize collective intelligence.
By Thierry de Baillon
English version here.
Ce billet est la seconde partie d’un article sur le Design Thinking co-écrit avec Ralph-Christian Ohr (@ralph_ohr). Vous pouvez en lire la première partie ici.
Note préliminaire: le français n’offre pas de traduction satisfaisante pour le terme «wicked problem», tel que défini par Horst Rittel. Certains auteurs proposent «problème tortueux» ou «problème faiblement structuré». Mais le premier est trop uni-dimensionnel, et le second présuppose une approche «classique», reposant sur une recherche de structure, des problèmes. Je leur préfère la notion de «problème irréductible», qui me semble plus proche du sens original (pensez aux «irréductibles Gaulois» d’Astérix).
Le monde dans lequel nous vivons devient de plus en plus complexe. Dans différents domaines de notre vie, tels que le business, l’environnement, l’économie, etc, des systèmes complexes impliquent un nombre toujours plus importants d’éléments en interaction. Les interactions humaines, en particulier, sont non-linéaires et résultent en des comportements littéralement imprévisibles. Une des conséquences majeures de cette complexité est que nous devons faire face à des problèmes de plus en plus irréductibles. Dans un billet intéressant, Ted Cadsby remarque que (je traduis):
«La caractéristique d’un problème irréductible est qu’il ne peut être réduit à la résolution d’une cause unique. La complexité naît de l’interaction entre les choses: la manière dont les parties d’un système interagissent à travers des mécanismes de feedback sophistiqués. Les signaux dont nous avons besoin pour donner du sens sont enfouis sous le bruit, et, malheureusement, nous ne sommes pas doués pour la chasse aux indices. Nous avons été conditionnés, tant par des milliers d’années d’évolution que par nos routines quotidiennes, à tirer des conclusions rapides en sélectionnant des relations de cause à effet simples et linéaires. Cette approche fonctionne bien avec des problèmes simples tels qu’assurer le gîte, le couvert et le sexe, ou traverser une rue animée. Mais nous vivons maintenant dans un monde où des causalités à multiples variables et non linéaires se cachent sous la surface de nos perceptions immédiates, et divergent vers différentes interprétations possibles».
Les problèmes irréductibles sont qualifiés de «divergents» en opposition aux problèmes «convergents». La définition d’un problème «domestique» («tame» en anglais), même très compliqué est: bien compris et offrant une solution. Plus on l’étudie, plus les diverses solutions convergent, tôt ou tard. Un problème divergent n’est pas bien défini et n’offre pas forcément de solution. Plus il est étudié, et plus les gens aboutissent inévitablement à des solutions et des interprétations différentes. Le processus de résolution d’un problème domestique est supposée être fondamentalement linéaire, comprenant une succession d’étapes aboutissant à une solution ou une issue souhaitée. Dans un environnement complexe, même la compréhension commune d’un problème ne peut être considérée comme acquise. Nous ne connaissons pas ce que nous ne connaissons pas.
La question se pose de savoir comment aborder de tels problèmes irréductibles, émergents de systèmes complexes, de manière adéquate. Suggérons trois «piliers» qui semblent cruciaux dans ce contexte:
L’expérimentation
À des contextes complexes et des problèmes irréductibles répond une approche expérimentale. Parce que l’issue est imprévisible, les personnes en charge de prendre des décisions doivent se concentrer sur un environnement duquel de bonnes choses peuvent émerger, plutôt que d’essayer de forcer des résultats prédéfinis. Ceci s’accompagne d’une tolérance pour l’échec et la faculté de se retenir d’imposer l’ordre. Il est essentiel de laisser des motifs émerger et de déterminer lesquels sont utilisables. Chaque expérience dévoile de nouveaux aspects du problème, impliquant des ajustements de la solution proposée. Au lieu de trouver «la bonne solution», il s’agit d’associer étroitement la compréhension du problème et la solution induite depuis le début, et de procéder par explorations successives.
La diversité et l’intelligence collective
Les problèmes irréductibles impliquent naturellement une diversité d’intervenants, chacun avec sa propre perspective et interprétation. Etant donné que beaucoup de monde se sent concerné ou a un avis sur la manière dont le problème doit / peut être résolu, le processus de résolution d’un problème irréductible est fondamentalement social, et résoudre un problème irréductible est fondamentalement un processus social. Une compréhension partagée s’avère être un prérequis pour affronter des problèmes irréductibles. Il est pour cela nécessaire que chaque intervenant comprenne la position des autres afin d’avoir des échanges constructifs à partir de leurs différents points de vue sur le problème; et de mettre à profit l’intelligence collective et holistique, plutôt qu’individuelle et fragmentée, afin de le résoudre.
Une approche interprétative
À problème irréductible correspond en général une incertitude radicale, c’est à dire bien plus que l’incapacité à prédire quelle option, parmi un certain nombre de propositions, s’avèrera préférable. Il n’existe aucune compréhension partagée du problème, et le contexte s’avère si complexe que même les issues possibles sont inconnues. Et en l’absence d’une solution définie, aucune méthode analytique de résolution de problème ne peut s’appliquer en fractionnant le problème en un ensemble d’éléments dissociables qui puissent être confiés à différents spécialistes. Selon Lester et Piore (“Innovation – The Missing Dimension“), une approche interprétative est en cas indiquée. Cette approche ne s’attache pas à résoudre des problèmes ou à négocier entre des intérêts contradictoires, mais à initier et guider des conversations entre des individus et des groupes. Les personnes impliquées se frayent un chemin à travers l’ambiguité et construisent un sens partagé. Au cours de ce processus, les participants apprennent à se connaître les uns les autres, et eux-mêmes, mieux qu’avant. C’est un processus ouvert permettant l’émergence d’insights et de nouveauté.
La distinction entre approche analytique et approche interprétative détermine deux manières différentes de comprendre les équipes:
- Perspective analytique: les équipes sont formées et reformées de différents membres possédant des compétences requises particulières
- Perspective interprétative: les équipes peuvent être des groupes organiques qui développent au fur et à mesure leur propre langage commun et leur propre compréhension, et deviennent plus grands que la somme de leur compétences
Ces «piliers» renvoient aux éléments constitutifs d’une approche complexe et adaptative du Design Thinking, telle qu’esquissée dans la première partie de ce billet:
La complexité ne rend pas caducs les processus et modèles actuels du business, mais affaiblit de plus en plus leur efficacité et leur pertinence. Afin d’être prêtes à affronter la complexité et l’irréductibilité croissantes, les organisations doivent mettre ces piliers en place. Le leadership est nécessaire pour insuffler des directions, plutôt que donner des objectifs, et pour faciliter le développement d’une culture où l’expérimentation, l’ambiguité et la tolérance à l’incertitude sont valorisées.
L’ambiguité devrait être reflétée dans la structure des organisations elle-même, parce que les problèmes irréductibles surviennent souvent «à la marge». Même si déconnectés de la structure opérationnelle principale, des espaces dédiés à la collaboration, à l’empathie et à la conversation doivent être mis en place. Ces espaces permettent la transformation de perspectives différentes, subjectives, en un savoir et une compréhension collectives. De plus, il est indispensable d’éduquer et d’engager des individus appropriés, capables de suivre cette approche et d’exprimer leur potentiel dans un tel environnement collaboratif.
En conclusion:
La complexité croissante requiert une transformation dans notre manière d’aborder les problèmes. Alors que la résolution des problèmes classiques est hautement analytique, résoudre des problèmes irréductibles peut s’apparenter à une approche orientée design. En combinant expérimentation, diversité et collaboration interprétative, la subjectivité des intervenants individuels peut être transmutée and insight partagé. Le Design Thinking, sur la base de ces éléments, offre un réel potentiel en tant qu’approche sociale d’utilisation de l’intelligence collective.
By Thierry de Baillon

Version française ici.
This post is the first of a two-parts article on design thinking co-written with Ralph-Christian Ohr (@ralph_ohr). As businesses are more and more challenged by the wicked nature of the problems they face, whether in strategic or operational context, we need to integrate more divergent and resilient reasoning in our decision-making practices. Cleared from all the fuss which so often surrounds it, design thinking could provide the ongoing transformation of businesses toward “social” with an actionable framework to leverage the true potential of collaboration.
Design Thinking is quite a strange animal. Attempts to define this discipline, in fact as old as creativity, framed by Tim Brown, IDEO’s CEO, in his HBR article published in 2008, are as numerous as practical evidence of design thinking in action are. Trying to broaden the scope of design thinking from the design field to the one of complex business and societal problems had raised the need for a much more formalized approach. Practical reasons abound: how could you sell services based on a methodology which only defines and unfolds itself during execution? How could you convince executives that pattern matching and sense-making are as much relevant than proven tracks of expertise in a given domain?
Connecting design thinking with the broader context of problem solving has lead to the growth of two equally harmful myths: the guru designer and practice as a process, emphasizing on subjectivity or linearity where empathy, empowerment and divergent thinking are needed. Design thinking isn’t saving the world or revolutionizing business, for sure, mostly because of these two illusory paths. But before throwing the baby out with the bath water, and stating, with Bruce Nussbaum, that “Design Thinking is a Failed Experiment“, it is worth considering what is turning wrong. Speaking of creativity, learning from failure (if any) is usually a much more fruitful attitude than shooting the messenger.
A process is a process is a process
To allow design thinking to tackle business problems beyond design, it was assimilated to a process. One can easily understand that design thinking doesn’t fit the usual focus on linearity and convergence, so important in the conventional culture for efficiency most organizations emphasize on, and suitable for most traditional innovation approaches. This is an important issue, don’t misunderstand me, but do you really think that companies which give so much credit to Six Sigma or CMMI would welcome design thinking as a serious problem solving discipline? My bet is no. Of course, framing it as such a kind of process was, from the beginning, deemed to failure. There is a problem with “design thinking as a process”, but where does it really lie?
Contrary to expectations, “process”, in the business universe, has no straightforward definition. Processes do not necessarily rely on linearity and certainty might sometimes be fuzzy (think Adaptive Case Management), or divergent. Nevertheless, every flavor of business processes shares a common feature: an intrinsic independence from the people operating them. In this context, even when confronted with the most innovative organizational culture, “design thinking as a process” cannot fit. Not because of the mess and fuzziness associated with creativity, but because of the subjectivity involved: design thinking is highly interpretive and subjective, and most of its outcomes are dependent from the designer’s capabilities. Here lies the catch: this subjectivity is the disease which prevents design thinking from living up to its promise. Here lies also a paradox: subjectivity is as much a problem as it is a necessity. Without it, we fall into the dry world of business processes, unable to sparkle creativity. With too much of it, the ugly head of the guru designer shows up, enforcing a vision which fits more the designer’s ego and reputation than true business needs.
A complex adaptive framework
Most of the problems design thinking intends to solve have no unique formulation, no single solution. Despite the many definitions given, framing design thinking itself is a challenge. For many reasons, it can be considered as a complex adaptive framework aimed at addressing other complex dimensions of business. I view the whole design thinking approach as navigation through a fitness landscape: the problem occupies the base plane, while the third dimension symbolizes the “validity” of possible solutions. Framing the problem means picking up a starting point on the problem plane, then the whole approach consists in climbing up the hills in several directions, through iterative methods, until maxima are reached.
The choice of a starting point is highly subjective, and relies on designers’ personal background, experience, empathy and intuition. There is nothing wrong here, except that complex systems behave according to initial conditions, and this behavior cannot be mastered unless all parameters are known. Little changes might lead to vastly different outcomes, and further actions might well end up in dead-end local maxima, far from optimal solutions. It takes a leap of faith for businesses to follow such tracks. Who will decide which starting point is better, if both satisfy the context? How could the degree of “fitness” of any chosen direction be measured, unless pursuing them all up to the end?
Fractal behavior is another characteristic of complex adaptive systems which closely relates to design thinking. As prototyping and testing takes place, design thinkers progressively gets into details from feedbacks, those details belonging to the same initial formulation of the problem at different scales (global design, ergonomy or touchpoints, realization capabilities,etc), each scale being as important as the initial approach in the overall solution taking shape. A problem is that, at some point, one scale might not fit the solution at all, and little overlooked changes might produce huge changes in the overall system. You might, for example, tumble into a feature which might disrupt the manufacturing capabilities of the company you are working with. At that time, what can be done? It is usually a matter of jettisoning the work made at larger scales and jumping back into a different part of the problem space, switching to a vastly different solution because of a tiny, but critical, detail. Such a disruptive move means creative destruction, and isn’t an easy decision to make, as it involves highly subjective dimensions. Design thinking is about decision making – instead of boiling down a problem to one large decision, designers make lots of little decisions, learnings as they go. Therefore, navigating complex problems and ambiguity through small, iterative trials is highly determined by a subjective and continuously challenged assessment of the context.
Design thinking = critical thinking + design doing
In the hope to be better accepted in the business world, design thinking has given up the subjectivity associated with experimentation, and without which creativity simply doesn’t exist. Similarly, in its search for a better way to find solutions, it has forgotten that problems cannot always be framed without ambiguity.
Back in the eighties, I remember attending a meeting in a Japanese fabric company. The meeting’s goal was to agree on next season’s trends to start the manufacturing of new fabrics. Attendees, which included designers, product and sales managers, discussed about colors and textures for several hours, often taking little thread samples in their hand and rolling them together to get a concrete view of how it would look like. At the end of the meeting, no decision was made. Attendees didn’t agree on anything but general color trends, but kept some of the hand-made thread samples for further exploration and technical feasibility, ready to produce fabric samples for testing.
This was an enlightening experience for me, and still is thirty years later. It superbly illustrates how design thinking could thrive at resolving complex business problems. Critical thinking among stakeholders is a much better way to seed creativity than relying on individual designers. Early parallel and conflicting exploration holds more promise than relying on individual bias. The activity out of which something innovative emerges, is social and highly interpretive. It involves guiding connected conversations among individuals and groups to determine the range of alternatives from which convergent choices are made.
Subjectivity is a key component of design thinking which, to be accepted and profitable for businesses, should be tightly tied to organizational context. This requires a novel, and more resilient, approach to design thinking: we need designers who have a sound understanding of all the parameters involved, leaning on networks and groups of stakeholders, harnessing critical thinking, and linking outcomes to their own range of experience and expertise, through design methods. Let us call that parallelogram-shaped designers (strong specific business understanding linked to strong design expertise) in a collaborative enterprise. I sense this might also be a good definition for management 2.0.
Read Part Two
By Thierry de Baillon

English version here.
Ce billet est le premier d’un article en deux parties co-écrit avec Ralph-Christian Ohr (@ralph_ohr). Alors que les entreprises sont de plus en plus mises en question par la nature pernicieuse des problèmes auxquels elles doivent faire face, tant dans un contexte stratégique qu’opérationnel, nous devons intégrer des modes de pensée plus résilients et divergents dans nos pratiques décisionnelles. Une fois débarrassé de tout le folklore qui l’entoure souvent, le design thinking pourrait apporter, dans le cadre de la transformation actuelle des entreprises vers le «social», un cadre crédible au potentiel réel de la collaboration.
Le design thinking est un drôle d’animal. On trouve en effet autant de définition de cette discipline, et réalité aussi ancienne que la créativité, et formalisée par Tim Brown, CEO d’IDEO, dans son article de HBR datant de 2008, que d’exemples de son application. Les tentatives pour élargir le périmètre du design thinking ,au-delà du champ du design, vers celui des problèmes complexes auxquels font face le business et la société civile, ont révélé le besoin d’une approche plus formalisée. Il y a à celà de nombreuses raisons: comment vendre des prestations sur la base d’une méthodologie qui ne se définit et ne se dévoile qu’au fur et à mesure de sa mise en pratique ? Comment convaincre des dirigeants de ce que, dans un domaine donné, la reconnaissance de motifs et la création de sens sont aussi importants qu’une expertise reconnue ?
Introduire le design thinking dans le contexte plus large de la résolution de problème a donné naissance à deux mythes aussi dangereux l’un que l’autre: le designer guru et le processus roi, valorisant la subjectivité ou la linéarité, là où a avant tout besoin d’empathie, «d’empowerment» et de pensée divergente. Le design thinking ne va ni sauver le monde ni révolutionner les entreprises, c’est évident, ne serait-ce qu’à cause de ces fausses vérités. Mais avant de jeter le bébé avec l’eau du bain, et de déclarer, avec Bruce Nussbaum, que le Design Thinking est une expérience ratée, penchons-nous sur ce qui ne fonctionne pas. Pour revenir à la créativité, il est en général bien plus constructif d’apprendre d’un échec que de tirer sur le pianiste.
Un processus est un processus est un processus
Afin d’appliquer le design thinking à la résolution des problèmes des entreprises autres qu’en matière de design, il a été assimilé à un processus. On comprendra facilement que le design thinking ne cadre pas avec l’importance accordée à la linéarité et à la convergence dans la culture conventionnelle de l’efficacité si chère à la plupart des organisations, culture qui convient à la plupart des approches traditionnelles d’innovation. C’est là un problème important, ne vous méprenez pas, mais pensez-vous vraiment que des entreprises accordant tant de crédit au Six Sigma ou au CMMI accueilleraient volontiers le design thinking au titre de méthode «sérieuse» de résolution de problèmes ? J’en doute. D’évidence, le réduire à un processus de cette sorte était, dès le début, voué à l’échec. Le «design thinking en tant que processus» pose un problème, mais où ce problème se situe-t-il réellement?
Contrairement aux idées reçues, «processus», dans l’univers de l’entreprise, n’a pas de définition simple. Le processus ne reposent pas nécessairement sur la linéarité ou la certitude, peuvent même dans certaines conditions être flous (c’est le cas de l’Adaptive Case Management), ou divergents. Néanmoins, toutes les variétés de processus business partagent une propriété: l’indépendance envers ceux qui les opèrent. Dans ce contexte, même plongé dans la culture organisationnelle la plus innovante, le «design thinking en tant que processus» n’a pas de sens. Non pas à cause du désordre et du flou associés à la créativité, mais à cause de la subjectivité qu’elle implique: le design thinking est au plus haut point interprétatif et subjectif, et la plupart des résultats obtenus dépendent des aptitudes du designer. Là se trouve le piège: cette subjectivité est la maladie qui empêche le design thinking de tenir ses promesses. Là survient également un paradoxe: la subjectivité est autant un problème qu’une nécessité. Si nous la retirons, nous tombons dans le monde aride des processus business, incapables de faire jaillir toute créativité. Si nous en mettons trop, le spectre du designer guru montre la tête, imposant une vision plus en phase avec l’ego et la notoriété du designer qu’avec les véritables besoins des entreprises.
Un cadre adaptatif complexe
La plupart des problèmes que le design thinking cherche à résoudre n’ont ni formulation univoque ni solution unique. Malgré les nombreuses définitions qui en ont été données, spécifier ce qu’est le design thinking est en soi un challenge. Pour de nombreuses raisons, on peut l’assimiler à un cadre adaptatif complexe permettant de traiter d’autres dimensions complexes du business. Je vois l’approche du design thinking dans son ensemble comme une navigation à travers un paysage adaptatif (fitness landscape): le problème occupe le plan de base, tandis que la troisième dimension symbolise la «validité» des solutions possibles. Cadrer le problème se traduit par le choix d’un point sur le plan du problème, et l’ensemble de l’approche consiste à escalader les collines dans plusieurs directions, par des méthodes itératives, jusqu’à ce que des maxima soient atteints.
Le choix du point de départ est extrêmement subjectif, et repose sur le passé, l’expérience, l’empathie et l’intuition du designer. Rien de mal à cela, si ce n’est que le comportement des systèmes complexes dépend de leurs conditions initiales, et que ce comportement ne peut être maîtrisé sans en connaître tous les paramètres. Des changements mineurs peuvent produire des résultats extrêmement différents, et les étapes suivantes peuvent très bien aboutir à des impasses, des maxima locaux apportant des solutions bien moins qu’optimales. Faire confiance à une telle méthode requiert un véritable acte de foi. Qui décidera que tel point de départ est meilleur qu’un autre, si tous répondent au contexte ? Comment mesurer le degré de «fitness» de telle direction prise, sans les poursuivre toutes jusqu’au bout ?
Une autre caractéristique des systèmes complexes adaptatifs se rapportant au design thinking est leur comportement fractal. A travers prototypages et tests, les design thinkers rentrent progressivement dans les détails à travers les feedbacks obtenus, ces détails répondant à la même formulation que le problème lui-même, à des échelles différentes (design global, ergonomie ou points de contact, capacités de production, etc), chaque échelle étant aussi importante que l’approche initiale dans la solution telle qu’elle se dessine. Un problème étant que, à un certain moment, l’échelle traitée peut ne pas correspondre du tout à la solution envisagée, et de petites modifications négligées peuvent nécessiter de grands changements au niveau global. Vous pouvez, par exemple, vous heurter à une caractéristique susceptible de mettre à défaut toute la chaîne de production de l’entreprise avec laquelle vous travaillez. A ce stade, que peut-on faire ? Souvent, il n’y à plus qu’à mettre à la poubelle le travail fait jusque là et repartir d’un autre point de l’espace problème, et passer à une solution entièrement différente à cause d’un tout petit détail. Une telle action disruptive est affaire de destruction créative, et ce n’est jamais une décision facile à prendre, à cause de son caractère hautement subjectif. Le design thinking concerne la prise de décision – au lieu de réduire un problème à une grande décision à prendre, les designers prennent plein de petites décisions, apprenant au fur et à mesure. Par conséquent, la navigation dans des problèmes complexes et ambigus par le biais de petites expériences itératives est largement déterminée par une compréhension subjective, et continuellement remise en question, du contexte.
Design thinking = critical thinking + design doing
Dans l’espoir d’être mieux accepté par le monde de l’entreprise, le design thinking a abandonné la subjectivité associée à l’expérimentation, et sans laquelle la créativité ne peut simplement pas exister. De même, en quête de méthode de résolution de problèmes plus efficaces, il a oublié que les problèmes ne peuvent pas toujours être cerné sans ambiguité.
Je me rappelle une réunion à laquelle j’avais assisté, dans les années quatre-vingt, chez un fabricant de tissus au Japon. L’objectif de cette réunion était de se mettre d’accord sur les tendances de la prochaine saison afin de démarrer la fabrication de nouveaux tissus. Les participants, au nombre desquels étaient des stylistes, des responsables de collection et de vente, ont discuté couleurs et matières pendant plusieurs heures, prenant souvent de petits bouts de fil entre les doigts et les roulant ensemble pour voir concrètement à quoi le produit fini pourrait ressembler. A la fin de la réunion, aucune décision n’avait été prise. Les participants ne s’étaient mis d’accord que sur la gamme de couleurs générale, mais ont conservé avec eux les morceaux de fil pour continuer à en explorer les variantes et la faisabilité technique, prêt à faire fabriquer des échantillons pour test.
Ce fut pour moi une expérience renversante, et l’est toujours trente ans plus tard. Elle illustre magnifiquement de quelle manière le design thinking pourrait réussir à résoudre des problèmes business complexes. La pensée critique collaborative permet bien mieux à la créativité de s’exprimer que ne le pourrait n’importe quel designer. L’exploration d’idées en parallèle, menée le plus en amont possible, est bien plus prometteuse que le fait de s’appuyer sur la vision subjective d’une personne. L’activité permettant l’émergence de quelque chose d’innovant est sociale et sujette à l’interprétation. Elle consiste à guider un réseau de conversations entre des individus ou des groupes pour déterminer la gamme d’alternatives permettant de faire des choix convergents.
La subjectivité est une composante clef du design thinking qui, pour être acceptée et profitable pour les entreprises, doit être étroitement reliée au contexte organisationnel. Cela requiert une approche neuve, plus résiliente, du design thinking: nous avons besoin de designers ayant une compréhension réelle de l’ensemble des paramètres impliqués, s’appuyant sur des groupes et des réseaux de parties prenantes, incitant à la pensée critique, et reliant les résultats obtenus à leur propre expérience et expertise, à travers des méthodes issues du design. Appelons-cela des designers en forme de parallèlogramme (une forte compréhension des problématiques d’un business donné alliée à une forte expertise du design) dans une entreprise collaborative. Une définition que je soupçonne pouvoir s’appliquer avec profit au management 2.0.
Lire la seconde partie.
By Thierry de Baillon

Version française ici.
From knowledge management to social business, nearly every framework or practical initiative tackling the human dimensions of organizational efficiency emphasizes on knowledge sharing. Most of social tools and features’ justification is grounded in the simple assumption that openly and transparently sharing knowledge is the best way to help workers achieving their tasks. So far so good, unless knowledge doesn’t want to be shared.
Most of the tasks we are trying to achieve in our daily job are either complex or complicated. They involve multiple steps, human-to-human or human-to-machine interactions, use of different tools, all of which require following procedures, navigating through -and sometime despite- hierarchical requirements and validations, mobilizing resources whose availability isn’t aligned to your needs, producing some outcome for clients, either internal or external, whose logic isn’t yours, all of that in a reduced time frame. Whether we run a home-based business, are a public sector clerk or a Fortune 100 executive doesn’t make much difference here.
In my last post, I wrote about how people often develop “grey behaviors” in order to compensate for the lack of appropriateness between most business applications and the way the work is really done. Moreover, interactions between people is ridden with uncertainty, inappropriateness and fuzziness, even in a business context. We are human, after all. While modern organizations have developed enough processes, procedures and control structures to avoid black swans and mitigate unproductive mist, one of the main driver of efficiency remains the ticking clock.
To keep the flow running
Have you ever looked at a torrent? Water always follows the least resistance path, but this path often winds in unintuitive ways down the mountain. Local slopes can trump the global direction of the flow, even if this proves ineffective, and would a rock slip or a change occur to the torrent’s banks, the water will eventually create an alternate path without discarding the old one, unless it gets highly inefficient.
The same prevails in the workplace. In order to keep the workflow running as fast as possible and get their job done, people learn a huge amount of small tricks and tweaks, and don’t give up on using them unless a really more proved-to-be-efficient procedure is pointed out to them.
Of course, everybody wants to work smarter and faster, but what everybody wants overall is to ease the pain caused by lenghty or known to be ineffective organizational bottlenecks. Whether it be by directly calling out someone who may influence a decision in order to bypass a manager or by removing a security shield from an industrial saw to avoid sawdust accumulation, we all have gathered such knowledge.
Getting “social” from talk to walk
While one of social software’s goal is to harness freeform communication to facilitate knowledge sharing, this kind of tacit knowledge, mostly learned by doing or exchanged nearly in secret between peers, is quite never shared. In a short exchange with Harold Jarche in the Social Learning Community created by Jane Hart (you should join it if you haven’t yet and are interested in the use of social media for working and learning ), I called it Renegade Knowledge, as it clearly subverts organizational behavior. Paradoxically, it is also the kind of knowledge which makes up for processes and procedures shortcoming and helps things keeping running.
Never documented, quite never openly shared, renegade knowledge is yet an important part of organizations’ assets. It is fully actionable, as it directly relates to people’s expertise, and has the power to help companies improve the way they operate. Nevertheless, it takes a really high level of trust and resilience to allow it to flow and be made explicit. Unleashing the hidden power of renegade knowledge is removing the ultimate barrier between believing how an organization works and knowing how things really get done. Until we get there, the truly collaborative enterprise will be mostly talk and little walk.
I would love to hear about your experiences, if any, and thoughts in dealing with renegade knowledge.
By Thierry de Baillon

English version here.
Du knowledge management au social business, quasiment toutes les méthodologies ou initiatives concrètes traitant des dimensions humaines de l’efficacité organisationnelle met l’accent sur le partage du savoir. La justification de la plupart des outils collaboratifs et de leurs fonctionnalités s’appuient sur la simple supposition que le partage ouvert et transparent du savoir est la meilleure façon d’aider les travailleurs à accomplir leurs tâches. Rien à dire, à moins que le savoir ne désire pas être partagé.
La plupart des tâches que nous essayons d’accomplir au cours de notre travail quotidien sont soit compliquées soit complexes. Elles impliquent de nombreuses étapes, des interactions homme-à-homme ou homme-à-machine, l’utilisation de différents outils, toutes choses qui requièrent de suivre des procédures, de naviguer à travers -et parfois malgré- les exigences et validations hiérarchiques, de mobiliser des ressources dont la disponibilité ne correspond pas nécessairement à nos besoins, de produire certains résultats pour des clients -internes ou externes- dont la logique n’est pas la vôtre, et tout cela en un temps réduit. Que nous soyons profession libérale, employé du secteur public ou top manager d’une entreprise du CAC 40 ne fait guère de différence en ce sens.
Dans mon dernier billet, j’ai écrit comment les gens développent souvent des «comportements gris» afin de compenser le manque d’adéquation entre la plupart des applications business et la façon dont le travail est réellement accompli. De plus, les interactions entre plusieurs personnes sont gangrénées d’incertitude, d’inexactitude et de flou, même dans un contexte professionnel. Nous sommes humains, après tout. Même si les organisations modernes ont développé suffisamment de processus, de procédures et de structures de contrôle pour éviter les cygnes noirs et minimiser le brouillard improductif, une des clefs de l’efficacité reste la marche de la pendule.
Conserver le flot en action
Avez-vous déjà observé un torrent ? L’eau suit toujours le chemin de moindre résistance, mais ce chemin suit parfois des méandres contre intuitifs en descendant la montagne. Des déclivités locales peuvent l’emporter sur le sens général du courant, même si ceci s’avère inefficace, et en cas de changement survenant sur le cours du torrent tel qu’un rocher déplacé, l’eau suivra peut-être un autre chemin sans pour autant abandonner l’ancien, à moins que cela ne devienne réellement inefficace.
On observe la même chose sur le lieu de travail. Afin de conserver un flot de travail le plus rapide possible et d’accomplir leur travail, les gens apprennent un très grand nombre de petits trucs et d’astuces, et ne les abandonnent pas tant que l’on ne leur a pas montré une procédure dont la meilleure efficacité a été prouvée par A plus B.
Bien sûr, tout le monde veut travailler plus vite et de façon plus intelligente, mais ce que tout le monde veut par-dessus tout, c’est soulager la douleur que leur causent les points d’étranglement organisationnels trop longs ou que l’on sait inefficaces. Qu’il s’agisse d’appeler directement quelqu’un qui peut influencer une décision afin de contourner un manager, ou de retirer l’écran de protection d’une scie industrielle pour éviter l’accumulation de sciure, nous avons tous accumulé un tel savoir.
Mener le «social» des paroles aux actes
Alors que l’un des objectifs des outils sociaux et collaboratifs et de favoriser la communication informelle pour faciliter l’échange de savoir, ce genre de savoir tacite, en général appris par la pratique ou de manière confidentielle entre pairs, n’est pratiquement jamais partagé. Lors d’un court échange avec Harold Jarche dans la Social Learning Community créée par Jane Hart (si vous êtes intéressé par l’usage des médias sociaux dans le travail et l’apprentissage, rejoignez-la si ce n’est déjà fait), j’ai appelé cela du Savoir Renégat, puisqu’il subvertit de toute évidence la structure des organisations. Paradoxalement, c’est également le type de savoir qui subvient aux manques et défauts des processus et procédures et fait que la machine continue à tourner.
Jamais documenté, presque jamais partagé ouvertement, le savoir renégat est pourtant une part importante du capital des organisations. Il est totalement productif, parce que directement relié à l’expertise des hommes, et a le pouvoir d’aider les entreprises à améliorer la manière dont elles opèrent. Par contre, lui permettre de circuler et le rendre explicite nécessite un très haut niveau de confiance et de résilience. Activer le pouvoir occulte du savoir renégat revient à retirer la dernière barrière entre croire savoir comment fonctionne une organisation et savoir comment les choses sont réellement accomplies. Tant que nous ne serons pas arrivés à ce point, la véritable entreprise collaborative existera beaucoup en parole et bien peu en action.
J’aimerais beaucoup connaître vos expériences, s’il en existe, et vos idées sur la manière d’utiliser le savoir renégat.
By Thierry de Baillon

Version française ici.
Co-evolution has always played an important role in the history of humankind, specially when it comes to the complex relationships existing between technology and social behaviors. The social tools sweeping over the web and entering at increasing pace into our organizations are no exception. But evolution is neither linear, nor always a positive-sum game. Social business, in its present acceptation of defining a new way to get work done, might actually have reached a crossroad.
“Give me a lever long enough and a fulcrum on which to place it, and I shall move the world.” This famous quote from Archimedes illustrates the dual nature of technological evolution: while giving a theoretical and scientific framework to the lever, he invented pulley systems allowing the handling of up to then unbelievable weight, but also the catapult, one of the first mass destruction weapons. From invention of fire to nuclear fission, whether it be through disruptive progress or through incremental adaptation, technological innovation has always been a curse as well as a blessing.
Every light comes with a shade
2.0 technologies are no exception. Each day comes with its load of dithyrambic articles about how the social web is transforming our reality, driving empathy, making the world and organizations better places. How cool. How wrong. Social technologies have the potential to transform our world for better, but also for worse. Empathy might turn into hate in a snap, or be actively used in psychological manipulation of crowds and individuals. Every light comes with a shade. I am not talking here about reputation crisis or so-called social media disasters, which repeatedly sustain the content of so many “marketing” blogs, and usually result from unsustainable product positioning or from some employees’ childish behavior, but about a stronger, deeper threat to the social web potential: a call to the dark side of the human mind.
Time to walk the talk
Failing to taking this threat into account, while keeping on focusing on social media blunders to claim that social technologies are transforming the world is not only stupid, but harmful, when the very same attitude enters the business realm.
Tangible evolution of the nature of work, and actual transformation of organizational structure, mostly exist for now in marketing hot air. Things change slowly, and by far require more of a culture switch than simple tools’ adoption. As Mark Tamis judiciously pinned out (in French), Social Business (as now defined by IBM) is in fact much closer to the original definition of Enterprise 2.0 than it is to the collaborative enterprise described by Esteban Kolsky, or to the Wirerarchy envisioned by Jon Husband. Changing the terminology doesn’t make the smoke screen any thinner.
‘Taskization’ of the conversation
Furthermore, tools, like Salesforce Chatter, or more recently Tibbr, are appearing which allow for direct integration of business applications outcomes into social platforms. I am convinced that socialization of business processes is not a meaningful track toward social business, but the real treat stands elsewhere. Tibbr allows people to choose which information they want to receive, and when they want it delivered in the middle of their conversation stream. Although this might (for some) look like a great idea, how de you think such a feature would be used in the vast majority of companies, for which ‘becoming a social business‘ (to quote IBM’s words) merely means throwing tools to employees without relinquishing their traditional command-and-control structure? What would it mean to those businesses focusing on process-based productivity, workforce optimization and costs reduction?
You know the answer: such tools will give managers new opportunities to control their teams’ workflow, in real time, new ways to tie workers to their tasks. In a world where not answering an email ten minutes after receiving it is considered as an error, there won’t be any more excuse not to check outputs from ERP every half an hour. Conversations will turn into more interruptive tasks, empowerment will turn into less self-organization opportunities. The dark side of business exists, it is alive and well.
Social business offers businesses a major opportunity for redefining the nature of work and the structure of companies, freeing knowledge workers from organizational-only pressure and defining a new social contract between customers, workers, firms and their ecosystem. On a dark side, it also gives companies novel ways to enforce business-as-usual and to further exploit the outdated legacy of our industrial era. People-centric or IT-centric, the use of social technologies for enterprise is at a crossroad, and it might be time to face it without self-indulgence.
By Thierry de Baillon
English version here.
La co-évolution a toujours joué un rôle important dans l’histoire de l’humanité, spécialement lorsque l’on évoque les relations complexes entre technologie et comportements sociaux. Les outils sociaux envahissant le web et s’invitant de plus en plus vite dans nos organisations ne font pas exception. Mais l’évolution n’est ni linéaire, ni toujours un jeu à somme positive. Le social business, dans l’acceptation actuelle de définition d’une nouvelle manière d’effectuer le travail, arrive sans doute à une croisée des chemins.
«Donnez-moi un levier suffisamment long et un point d’appui, et je soulèverai le monde». Cette célèbre citation d’Archimède illustre la double nature de l’évolution technologique: en fournissant une explication théorique et scientifique au levier, il a inventé des systèmes de poulies permettant la manipulation de charges d’un poids jusqu’alors impossible, mais également la catapulte, l’une des premières armes de destruction massive. Depuis l’invention du feu jusqu’à la fission nucléaire, qu’il s’agisse de progrès disruptif ou d’adaptation incrémentale, l’innovation technologique a toujours été autant une malédiction qu’une bénédiction.
Toute médaille a son revers
Les technologies 2.0 ne font pas exception à cette règle. Jour après jour, on peut lire des articles dithyrambiques sur la manière dont le web social est en train de transformer notre réalité, suscitant l’empathie, construisant un monde meilleur et des organisations plus humaines. Comme c’est beau. Et comme c’est faux. Les technologies sociales ont le potentiel de nous aider à construire un monde meilleur, mais également pire. L’empathie peut se transformer en haine en un clin d’oeil, ou servir de catalyseur à la manipulation des foules et des individus. Toute médaille a son revers. Je ne parle pas ici de crises d’e-réputation ou de soi-disant désastres des médias sociaux, qui nourrissent régulièrement tant de blogs «marketing», et résultent la plupart du temps d’un positionnement produit insoutenable ou du comportement infantile de quelques employés, mais d’une menace bien plus forte et bien plus puissante pesant sur le potentiel des médias sociaux: celui d’en appeler au côté obscur de l’esprit humain.
Il est temps de s’y mettre
Ne pas prendre cette menace au sérieux, en persistant à se concentrer sur les maladresses émaillant l’usage des médias sociaux pour claironner que ceux-ci sont en train de transformer le monde est non seulement stupide, mais dommageables, lorsque cette attitude s’applique à l’univers du business.
Une évolution tangible de la nature du travail, et une réelle transformation de la structure des organisations, tout cela n’existe pour l’instant essentiellement que dans le baratin marketing. Les choses changent lentement, et nécessitent bien plus un véritable changement de culture que la simple adoption de nouveaux outils. Comme l’a judicieusement fait remarquer Mark Tamis, le Social Business (tel que le définit maintenant IBM) est en fait bien plus proche de la définition originale de l’Entreprise 2.0 que de l’entreprise collaborative telle que la décrit Esteban Kolsky, ou de la Wirearchie telle que l’entrevoit Jon Husband. Changer de terminologie ne dissipe pas l’écran de fumée.
La «tâchisation» de la conversation
De plus, des outils tels que Salesforce Chatter, ou plus récemment Tibbr, apparaissent, qui permettent l’intégration directe des applications métiers dans les plateformes sociales. Je suis convaincu que la socialisation des processus business n’est pas une direction pertinente à suivre sur le chemin qui mène au social business, mais là n’est pas la véritable menace. Tibbr permet aux gens de choisir les informations qu’ils veulent recevoir, et quand ils souhaitent les recevoir. Bien que cela puisse (pour certains) apparaître comme une superbe idée, comment pensez-vous que cela se traduise en pratique dans la grande majorité des entreprises, dans celles pour lesquelles «devenir une entreprise collaborative» (ce sont les mots-même d’IBM) signifie en gros fournir des outils bruts aux employés sans pour autant renoncer à leur structure traditionnelle, typiquement commande-et-contrôle ? Comment cela serait-il compris par ces entreprises qui concentrent leur stratégie autour de la productivité orientée processus, de l’optimisation de la force de travail et des réductions de coût ?
La réponse, vous la connaissez: de tels outils donneront aux managers de nouveaux moyens pour contrôler leurs équipes, en temps réel, de nouvelles opportunités pour enchaîner les travailleurs à leurs tâches. Dans un monde où ne pas avoir répondu à un email dix minutes après l’avoir reçu est considéré et signifié comme une erreur, vous n’aurez plus d’excuse pour ne pas checker toutes les demi-heures les messages provenant de l’ERP. Les conversations deviendront de nouvelles tâches interruptives, l’»empowerment» dont il est question se traduira en encore moins de possibilités de s’auto-organiser. Le côté obscur du business existe, et il se porte bien.
Le social business offre aux entreprises une opportunité majeure de redéfinir la nature du travail et la structure des organisations, libérant les travailleurs de la pression organisationnelle et définissant un nouveau contrat social entre clients, travailleurs, entreprises et leur écosystème. Du côté obscur, il leur offre également des manières inédites de renforcer le business-as-usual et d’exploiter plus encore l’héritage dépassé de l’ère industrielle. Centrée- individus ou centrée-IT, l’utilisation des technologies sociales se trouve à la croisée des chemins, et il est sans doute temps d’y faire face sans indulgence.